(Par Léon Engulu III)
La diplomatie américaine sous Donald Trump, marquée par le népotisme et l’improvisation, a profondément affaibli la crédibilité de Washington sur la scène internationale. De Téhéran à Kinshasa, cette dérive n’est pas sans conséquences: en République démocratique du Congo, elle éclaire les impasses d’un processus diplomatique sans effets tangibles face à l’occupation persistante de l’Est.L’instinct contre la diplomatieLes critiques sur la santé mentale de Trump, en cette période de conflit avec l’Iran, s’appuient sur un comportement public jugé contradictoire, erratique, impulsif, au point que son imprévisibilité est plus qu’un trait de caractère; elle est une méthode de gouvernement. Le débat américain parle de « narcissisme malveillant », d’« erratique avec l’âge; la presse de référence évoque un « président de l’instabilité et de l’incertain », une diplomatie transformée en << guerre pile ou face, en fonction de l’instant ». Cette perception est partagée par les alliés occidentaux de Trump qui refusent de le suivre dans son alliance agressive avec Israël pour, selon ses dernières interventions, << ramener l’Iran à l’âge de la pierre, auquel il appartient ». Les déclarations de Trump, annonces souvent contradictoires ou rapidement infléchies, menaces de destruction nucléaire suivies d’appels à la négociation ou affirmations contraires à la réalité observable, ont disqualifié les États-Unis comme médiateur crédible. La communauté internationale observe cette nouvelle politique étrangère fondée sur l’instinct personnel de Trump, où l’improvisation se substitue à la diplomatie.Dans ce contexte, le rejet par Téhéran de nouvelles négociations avec Washington s’explique: l’Iran a éprouvé à plusieurs reprises la versatilité et l’inconstance de Trump lors des négociations sur son programme nucléaire. Les responsables iraniens refusent de s’attabler dans des formats impliquant notamment Jared Kushner, gendre de Trump, et Steve Witkoff. Ces diplomates improvisés sont jugés incompétents en négociations politiques, dépourvus de profondeur technique, accusés de substituer aux règles de l’art une logique de deals affairistes. Le rejet de Téhéran est plus méthodologique que protocolaire: les Iraniens, fins négociateurs, exigent des interlocuteurs d’État, non des courtiers immobiliers convertis en envoyés spéciaux.Alors que Téhéran refuse ces canaux jugés insuffisants dans l’agression israélo-américaine qui a débuté en février 2026, Kinshasa a dû en 2025 faire avec Massad Boulos, émissaire improvisé pour l’Afrique et beau-père de Tiffany Trump. Même méthode trumpiste d’une diplomatie affairiste et familiale éloignée de l’art de la négociation et de la finesse du protocole. Même résultat: faiblesse d’un négociateur choisi pour sa proximité familiale avec Trump plus que pour son expertise régionale. De l’Iran à la RDC, c’est la même problématique.Le miroir congolaisAvec le recul, la dérive diplomatique de la RDC peut se comprendre à travers le prisme de la cacophonie que Trump entretient dans le conflit qui l’oppose à l’Iran. Dans les deux cas, nous retrouvons les mêmes ingrédients: une rupture avec les canaux professionnels, une gestion par impulsions, instinctive, et une incapacité caractéristique à transformer des effets d’annonce en réalités de terrain. C’est exactement ce miroir qu’il faut regarder du côté de la RDC. J’avais prévenu les émissaires de la RDC, par écrit et avant même son entame, que la négociation de Doha avec l’AFC/M23 sous médiation du Qatar serait une table sans négociation. Les faits ont suivi la logique que l’on pouvait redouter: ces discussions n’ont abouti à rien; elles ont permis à l’AFC/M23 de préparer sur le terrain le contrôle de Goma et Bukavu, deux chefs-lieux d’importance capitale dans l’Est de la RDC, ainsi que leurs environs, avec une présence persistante dans le pourtour d’Uvira, malgré un retrait partiel observé dans cette ville. Aucun résultat tangible n’est venu sanctionner le processus de Doha. Aucune évacuation décisive n’a suivi. Auc une reprise de terrain n’a validé politiquement la médiation. La réalité militaire a continué à démentir la scénographie diplomatique qatarie, qui s’est avérée être une véritable distraction.Il faut mesurer ici ce que signifie un tel constat. Une négociation diplomatique n’a pas pour fonction d’occuper le temps, ni de multiplier les photographies, ni de proposer des illusions d’avancées. Son but est d’obtenir des résultats tangibles. Or, sur ce point précis, Doha n’a rien produit. Le retrait de l’AFC/M23 des zones occupées se fait toujours attendre, mais des protocoles ont été signés par les parties alors que le mouvement soutenu par Kigali consolidait sa présence, sa profondeur logistique et son emprise politico-militaire.Washington : le mécanisme sans effetLes discussions de Washington qui se sont achevées par la signature d’un accord bilatéral entre la RDC et le Rwanda sous la médiation de Trump n’ont pas davantage abouti à un retrait significatif de l’armée rwandaise du sol congolais. Là encore, le contrast e avec 2013 est accablant. En 2013, la pression internationale avait produit un effet concret: le retrait de Goma occupée par le M23 et la fin de la dynamique d’agression. Aujourd’hui, les négociations de Washington ont surtout consacré un calendrier et des engagements conditionnels, sans produire sur le terrain l’effet décisif qui seul permet de juger de la qualité d’une médiation. La RDC est passée d’une exigence de retrait à un échéancier. Le retrait n’est plus exigé, il est programmé, conditionné, illusoire.Malgré l’accord de Washington, le président rwandais Paul Kagame affirme que les RDF occupent des positions défensives, en raison de prétendues menaces des FDLR. Cet argument n’est pas nouveau, il constitue depuis longtemps le cœur de la rationalisa tion rwandaise de l’agression. La fable de Kigali permet de transformer une agression documentée en posture défensive, et une présence militaire étrangère en occupation sécuritaire préventive.Le piège rwandaisLe cœur du piège est là. La RDC s’est laissé prendre à une dissociation que la diplomatie de Kigali a méthodiquement préparée: dissocier l’AFC/M23 de l’agression rwandaise, alors même que le soutien apporté par l’armée rwandaise à cette rébellion est avéré. Kigali a su imposer, ou du moins installer, l’idée que l’AFC/M23 serait un mouvement congolais, et que le Rwanda ne serait qu’un acteur périphérique, préoccupé par sa sécurité. C’est un tour de force diplomatique. C’est aussi une mystification. Et dans la mystification, il y a la croyance contre l’évidence.Sans aucun doute l’AFC/M23 est un groupe armé au service de Kigali, mais surtout une façade communicationnelle du Rwanda et sa milice de pillage. La tentative de « congolisation du conflit vise à blanchir l’agression rwandaise en la dissolvant dans une lecture interne, congolo-congolaise, où l’agresseur s’efface derrière son supplétif. Dès Iors, Doha traitait avec un « mouvement congolais », tandis que Washington traitait avec Kigali et Kinshasa comme s’il s’agissait d’un autre dossier. La manœuvre était fine: elle a scindé artificiellement ce qui, dans la réalité, procède d’un même fait politico-militaire.La preuve de 2013 et les promesses de 2025C’est ici que la comparaison avec 2013 et la première agression du M23 prend toute sa force. J’étais alors conseiller politique au ministère des Affaires étrangères. Je le sais d’expérience: une négociation ne se juge pas à sa conclusion, mais à sa conséquence. Le traité est une promesse; le retrait, une preuve. En 2013, quelles qu’aient été les limites du moment, il y avait un rapport clair entre pression diplomatique, architecture régionale, posture militaire et résultat observable. Aujourd’hui, l’incompétence de la diplomatie américaine alignée sur les humeurs de Trump plutôt que sur la technique et la profondeur historique, conjuguée à l’inexpérience des négociateurs congolais, n’a mené à rien de concret sur le terrain en termes de retrait définitif des RDF ou de l’AFC/M23, comme ce fut le cas en 2013.L’éparpillement diplomatique de la RDC au cours des années 2024 et 2025 a aggravé cette faiblesse. Nairobi, Luanda, Doha, Washington: autant de cadres, autant de négociateurs, autant de médiations, autant de séquences qui se sont chevauchées sans produire une ligne diplomatique unique, lisible, hiérarchisée et ferme. Face à cette dispersion, la diplomatie rwandaise, forte de son expérience de l’« ubuenge », c’est-à-dire de la manipulation mensongère et de la ruse, a avancé avec une cohérence autrement plus redoutable. Là où Kinshasa a multiplié les scènes, Kigali a tenu son récit. Là où la RDC a empilé les processus, le Rwanda a poursuivi son objectif.Kabila désigné pour la soudanisationCes réalités ont permis à Joseph Kabila d’évoquer récemment une « soudanisation » possible de la RDC dans un entretien exclusif accordé le 20 mars 2026 à La Libre Belgique, propos condamnés par l’ensemble de la classe politique congolaise. Le terme choisi par l’ancien président de la RDC suggère le morcellement, l’enkystement des fronts et la dilution de l’autorité centrale du pays. En se posant à Goma, occupée par l’AFC/M 23, en recours moral face à une prétendue « tyrannie », Joseph Kabila joue la montre diplomatique. Sa présence physique, là où le Congo n’exerce plus sa souveraineté, inscrit de fait son mouvement « Sauvons le Congo » dans la dynamique de l’occupation étrangère, malgré ses dénégations dans La Libre et dans le New York Times du 30 mars 2026. On ne s’installe pas en territoire occupé sans devenir, aux yeux de l’histoire, complice de l’occupant.Paul Kagame a publiquement contredit ces dénégations au cours d’une causerie morale le 1er avril 2026, affirmant que les frontières rwandaises étaient désormais « sécurisées grâce à l’action de l’AFC/M23 ». Il a également explicitement reconnu la responsabilité de Joseph Kabila dans la dynamique de l’AFC/M23, laissant entendre que si l’ancien président congolais se trouvait à Goma, ce n’était pas par hasard, mais parce qu’il en était l’un des parrains ou animateurs. Cette déclaration est une mise à nu. Kagame pousse Kabila à « mouiller davantage son maillot », à assumer ce que sa présence à Goma implique déjà. En exposant Joseph Kabila de manière fracassante, Kagame val ide sa propre stratégie en expliquant au monde que le conflit n’est plus une agression rwandaise, mais une guerre civile opposant un ancien président à l’actuel. Pour faire oublier Kigali, le président rwandais évoque Kabila; mais évoquer Kabila, c’est rappeler qu’il est là, sous protection rwandaise, et que son « sauvetage » du Congo passe par les territoires que le Rwanda occupe.Autrement dit: vouloir « congoliser » le conflit par la figure de Kabila ne fait pas disparaître la matrice rwandaise de 1997 avec l’agression de l’AFDL menée par Laurent-Désiré Kabila, cela la confirme. L’aveu de Kagame rappelle la continuité historique, Kabila est arrivé au pouvoir dans le sillage de l’AFDL en 1997: on prend les mêmes et on recommence. Le « Sauvons le Congo » de 2026 répète, en terre occupée, la dépendance de 1997.Résolutions sans reconquêtesLa RDC obtient certes ce que j’appelle des « succès de résolutions », c’est-à-dire des condamnations, des sanctions, des expressions de soutien, sous l’effet de la détermination personnelle de Félix Tshisekedi et de sa ministre des Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner, auprès des instances internationales. Il faut le reconnaître sans réserve. Cette action diplomatique existe. Elle a produit des textes, des positionnements, des signaux. Et il faut noter que Kayikwamba Wagner n’a pas directement participé aux négociations de Doha et de Washington, menées par des émissaires présidentiels.Mais précisément, c’est là que se situe la ligne de fracture. Le but d’une négociation diplomatique n’est pas d’accumuler des « succès de résolution ». Il est d’obtenir des résultats tangibles, en l’occurrence la reconquête des territoires perdus. Or les zones occupées par l’AFC/M23 n’ont pas été évacuées. Le retrait significatif des RDF n’a pas eu lieu. La souveraineté n’a pas été rétablie sur le terrain. Il ne suffit pas qu’un texte condamne. Il faut qu’un territoire soit libéré. Sans cela, la diplomatie reste une rhétorique sans résultats.Très habilement, en désignant Joseph Kabila comme le parrain de l’AFC/M23, Paul Kagame met un terme aux processus de Washington et de Doha en rendant obsolètes les engagements pris par le Rwanda. Il se dissocie de l’AFC/M23 et désigne Kabila comme le prochain interlocuteur du gouvernement congolais dans l’éventualité du « dialogue inclusif » prôné par le remuant Monseigneur Donatien Nshole, porte-voix du tandem CENCO/ECC.Le front intérieur désalignéÀ l’absence de reconquêtes s’ajoute aussi l’instrumentalisation dévastatrice de la CENCO et de l’ECC par des acteurs extérieurs autour d’un « dialogue inclusif », c’est-à-dire comprenant l’AFC/M23. L’activisme de la CENCO/ECC constitue délibérément une obstruction diplomatique active contre la ligne défendue par la ministre des Affaires étrangères Thérèse Kayikwamba Wagner.Le paradoxe est à son comble. Kayikwamba Wagner mène un combat diplomatique acharné dans les instances internationales pour isoler l’AFC/M23, obtenir des condamnations contre Kigali et imposer des sanctions, bref, traiter ce mouvement supplétif de Kigali comme ce qu’il est une agression étrangère déguisée. Or voici que la CENCO et I’ECC, sous couvert d’un << Pacte pour la paix », prônent exactement l’inverse : un « dialogue inclusif » avec les supplétifs de Kigali, déjà discrédités à Doha.Cette discordance vise à désarmer la ministre des Affaires étrangères au moment où e Ile accumule des « succès de résolutions». Comment exiger des partenaires internationaux qu’ils isolent l’AFC/M23 quand les forces morales du pays appellent à les inclure? Comment dénoncer la « congolisation » du conflit comme une mystification rwandaise quand les confessions religieuses en font leur programme? Le contraste avec 2012-2013 est accablant: alors, les forces morales épaulaient la défense de l’intégrité territoriale contre le M23 de l’époque; aujourd’hui, leur plaidoyer pour l’inclusivité, après l’échec patent de Doha, valide implicitement la stratégie de Kigali.Le soi-disant pacte pour la paix affaiblit la position régionale de la RDC en entretenant une contradiction qui paralyse l’action diplomatique. Kayikwamba Wagner obtient des textes; la CENCO/ECC ouvre des portes à l’ennemi. La ministre isole; les confessions réintègrent. La première perd du terrain à chaque déclaration des secondes. En politique, se répéter sans résultats tangibles, c’est ne rien obtenir; prôner l’inclusivité avec l’agresseur, c’est lui donner de la légitimité.L’absence de résultatLe bilan, au fond, laisse observer dans le rétroviseur l’éparpillement diplomatique de la RDC, conjugué à l’inexpérience de ses négociateurs envoûtés par le manque de profondeur actuelle de la diplomatie américaine et, en face, l’expérience de l’ « ubuenge », la rouerie, la duplicité rwandaise doublée d’une malice stratégique redoutable. Cet éparpillement n’a pas pu obtenir l’évacuation des zones occupées par l’AFC/M23. C’est cela qu’il faut dire, sans se laisser distraire par les habillages. La diplomatie n’est pas un exercice d’ambiance. C’est un art du résultat. Et sur ce point, le dispositif actuel tarde à obtenir des résultats.La leçon est sévère, mais elle est nécessaire. De Téhéran à Kinshasa, une même diplomatie trumpiste, familiale, affairiste, ignorante des réalités, produit une même absence de résultats. Kushner, le gendre de Trump, rejeté avec Witkoff pour incompétence diplomatique. Massad Boulos, le beau-père de la fille de Trump, impuissant en RDC. Même méthode, même impasses.Sur le terrain congolais, aucune évacuation des zones occupées, aucun retrait significatif de l’armée rwandaise, aucune souveraineté rétablie. Pendant ce temps, Kabila, présent à Goma, mis en cause publiquement par Kagame, s’enlise dans la dynamique de l’occupation qu’il prétend ignorer. Et certaines forces morales du pays, par leur « Pacte pour la paix », désarment la seule diplomatie offensive que la RDC possède: celle de Kayikwamba Wagner.En diplomatie comme en guerre, la réalité finit toujours par trancher. Mais ce qui tranche aujourd’hui, ce n’est pas la paix, c’est l’occupation. Tant que la RDC ne prendra pas conscience de la versatilité de Trump et de sa diplomatie instinctive et familiale, tant que la RDC dispersera ses efforts au gré des chausse-trapes de Kigali, et qu’elle permettra à des acteurs religieux de contredire sa ligne diplomatique, l’occupation restera le seul résultat tangible de toutes ces conférences.Il ne suffit pas d’avoir raison dans les enceintes internationales. Il ne suffit pas même d’avoir raison contre son propre camp. Il faut que toutes les voix du pays, mobilisées derrière le président Félix Tshisekedi, rempart national contre le péril rwandais, convergent vers un seul objectif: libérer le territoire et asseoir la souveraineté nationale. Quant à cela, il est un fait qu’un Paul Kagame n’aurait jamais permis que les représentants des confessions religieuses parasitent délibérément sa politique étrangère.Léon ENGULU IIIAncien Coordonnateur a.i du Mécanisme National de SuiviSpécialiste des Relations internationales et de la Région des Grands lacs