(Par le Professeur Patience Kabamba)
Le MDW actuel représente la continuation annoncée du MDW de la semaine antérieure portant sur les propositions relatives à la résolution de la crise en République démocratique du Congo. Il est considéré que la difficulté majeure rencontrée par les Congolais réside essentiellement dans leur appréhension d’un État qu’ils paraissent obligés d’accepter en l’état. L’ensemble des expressions sociales de la vie au Congo met en évidence l’inadéquation de l’État face à leurs désirs et aspirations, néanmoins, il apparaît que nous demeurons enfermés dans cette structure dont l’évasion paraît impossible. Un jour, je me suis rendu à Yorkfair en compagnie de mon fils Waren afin de lui procurer un divertissement. Il désirait grimper sur la roue rotative, mais j’ai manifesté une certaine réticence et lui ai refusé l’autorisation. Il m’a déclaré, je le cite : « Je renonce à mon statut de votre fils ! » Je ne souhaite plus être considéré comme ton enfant. Malheureusement pour lui, le lien de filiation qui me relie à lui ne peut être dissous ni annulé. Nous éprouvons une perception similaire relative à l’appartenance à un État. Il n’est pas possible pour un individu d’affirmer : « je ne désire plus appartenir à cet État ». Il deviendra de manière automatique apatride. En conclusion, il semble inévitable d’être soumis à l’appartenance à un État. L’État se présente comme un lien familial fondamental auquel il est inévitable de se soustraire. L’État tend à se conformer à un modèle occidental universel, en excluant toute forme de particularisme susceptible de l’adapter aux spécificités locales et culturelles. Le MDW d’aujourd’hui cherche à analyser cet État moderne qui se présente à nous comme une donnée naturelle. L’apatridie correspond à une exclusion sociale totale. Devrait-il en être ainsi ? La théorie critique constitue un concept issu de la lecture que je fais ces jours-ci relative à l’apparition de l’École de Francfort. Cette dernière avait élaboré une critique du marxisme en employant une démarche qu’elle désigna sous le terme de théorie critique. La théorie critique de l’État moderne, qui constitue le sujet de ce MDW, suggère que l’État contemporain ne répond pas à nos aspirations, ce qui invite à envisager d’autres configurations sociales compatibles avec notre weltanschauung, c’est-à-dire notre conception du monde. Quelle est la genèse de la structure étatique au Congo et pour quelles raisons cette dernière demeure-t-elle en dépit de son influence préjudiciable sur la qualité de vie de la majorité de la population, la rendant, sinon misérable, du moins intolérable ? Effectivement, résider à Kinshasa et adopter une certaine distance dans le tumulte engendre inévitablement l’interrogation quant à la vitalité persistante de la vie dans ce pays. La problématique consiste à identifier les moyens permettant de surmonter un État devenu l’obstacle majeur aux aspirations du peuple congolais à une vie épanouie au sein d’institutions équitables, incarnant ainsi le rêve éthique universel des peuples.Depuis le XVIIIe siècle, la suprématie politique de l’Occident sur l’Afrique s’accompagne systématiquement d’une domination culturelle encore plus marquée. Loin de fournir aux sociétés africaines les outils indispensables à la mise en place d’une organisation en adéquation avec leurs traditions et leurs aspirations, la décolonisation a, en fait, consolidé la suprématie culturelle occidentale sur le continent. Sous un discours apparemment novateur, les dirigeants africains, dont la majorité a résidé et étudié (pour ceux qui en ont bénéficié) en Occident, se sont transformés en importateurs des droits, des modèles de développement ainsi que des formes occidentales de démocratie représentative adaptées au contexte tropical. Les dirigeants africains ainsi que leurs cercles proches (notamment au Congo, où ces derniers regroupent d’anciens compagnons de leur période bruxelloise) conçoivent, interviennent et développent essentiellement leurs actions à partir de cadres de référence occidentaux. La difficulté rencontrée par l’Afrique dans son ensemble, et par le Congo en particulier, réside dans l’échec d’une occidentalisation contrainte. L’occidentalisation partielle peut être identifiée comme la source de multiples traumatismes sociaux. Une image commune fréquemment observée dans les rues de Kinshasa. Une motocyclette initialement conçue pour le transport de deux individus est utilisée pour en transporter quatre, parfois avec un enfant très jeune placé à l’avant. Cela illustre la discordance d’un monde incapable d’harmoniser ses règles du jeu ni d’intégrer les différences spécifiques. Pour recourir à une métaphore médicale, nous sommes confrontés à une greffe impossible à réaliser. La société africaine refuse l’imposition involontaire d’une transplantation qui lui est étrangère. En synthèse, l’adoption des modèles occidentaux au sein des sociétés africaines révèle ce qui peut être désigné comme une inadéquation inhérente à la mondialisation. Le débat actuel portant sur la révision constitutionnelle en République démocratique du Congo met en évidence l’échec total de l’imitation des modèles occidentaux dans le domaine constitutionnel. La population congolaise est confrontée simultanément à la mise en place d’un ordre politique par l’intermédiaire d’une constitution et à une dégradation profonde de sa situation économique. La légitimité politique paraît conférer l’autorisation de supervision des finances publiques. Des travaux ont été entrepris afin de conceptualiser l’État moderne. Je fais particulièrement référence aux recherches de feu mon directeur de thèse en anthropologie à l’Université de Columbia, Charles Tilly, reconnu comme un sociologue de l’État moderne. Chuck Tilly a établi que l’ordre international post-féodal a incité chaque État à optimiser l’exploitation de ses ressources territoriales afin de faire face aux menaces auxquelles il est confronté, et a identifié dans la rivalité concurrentielle les mécanismes favorisant le renforcement de son institutionnalisation. En 1648, le traité de Westphalie a défini les frontières des États européens, consacrant par là même le principe de l’inviolabilité des limites territoriales. La concurrence ne réside plus à l’intérieur, comme chez Tilly, mais se manifeste plutôt à l’extérieur en raison des différends frontaliers. Une sociologie axée sur la relation centre-périphérie s’est également développée, en particulier en Amérique latine ; elle s’est structurée autour de trois aspects :- Le centre pillee, alors que la périphérie favorise la croissance économique des puissances hégémoniques.- Structurellement en retard, l’aggravation du sous-développement de la périphérie favorise les intérêts du centre et consolide les conditions de sa domination.- En étant confinée à l’exécution des tâches attribuées par la division internationale du travail, la périphérie participe à un développement dont elle ne bénéficie en aucun cas. L’Afrique doit être envisagée comme la périphérie indispensable au développement de l’Occident. Une collaboration a également été instaurée entre les dirigeants africains et leurs homologues occidentaux. Cette coopération a en réalité accentué le clivage entre la population majoritaire et l’élite en Afrique, dans le but de maintenir un projet de dépendance avantageux pour les dirigeants du Nord. C’est dans cette optique que la construction néo-patrimoniale a été encouragée en Afrique, conférant ainsi aux dirigeants un accès permanent à des ressources destinées à être offertes à leurs homologues occidentaux afin de se maintenir au pouvoir. La stratégie adoptée par les dirigeants africains vise ainsi à investir l’espace politique, comme cela a été constaté au Congo, afin d’en tirer parti pour contrôler les ressources majeures de la population congolaise. L’enrichissement individuel s’est accompagne par celui de l’entourage, puis par celui de l’ensemble de la bourgeoisie de l’État. La durabilité de cette stratégie d’accumulation privée au détriment du secteur public dépend de la faculté de l’État à s’intégrer dans la dynamique de patrimonialisation. Enfin, la faible, voire négligeable, participation de la societe civile aux recettes del’Etat par une fiscalite consequante au Congo prive la société civile des instruments de pression et de surveillance à l’égard de l’État. La société civile congolaise est profondément affaiblie par rapport à l’État en raison de sa contribution fiscale insignifiante. L’État demeure ainsi dépourvu de contrôle et exposé au risque de dilapider les ressources minières ainsi que les revenus qui devraient profiter à l’ensemble de la population.En résumé, l’État qui nous a été imposé a été introduit en tant qu’entité figée, universelle et incontestable, malgré son inadéquation avec nos traditions et nos aspirations. L’aspiration de l’État à l’universalité résulte de la conviction selon laquelle il s’est constitué en se fondant directement sur la raison. La légitimité rationnelle-légale serait considérée comme prééminente par rapport à d’autres formes de légitimité, ce qui entraîne l’association de l’État à la modernité. Il s’agit d’une erreur. L’État constitue une structure des relations sociales à une période déterminée de l’histoire, conformément à la théorie développée par Tilly. Il ne représente en aucun cas une conclusion immédiate de la raison. Lorsque les relations sociales instaurées par un État, telles que celles observées au Congo, sont en contradiction avec les aspirations du peuple, il est nécessaire de renoncer à cette organisation. Nous constituons des êtres sociaux plutôt que de simples entités étatiques. Il n’est pas nécessaire de préserver une structure étatique telle que l’État congolais actuel, qui freine notre développement. La nouvelle forme d’organisation sociale acquiera sa légitimité d’une rationalité sociale et communautaire au service d’un weltanschauung, d’une conception du monde qui nous est spécifique.Je vous adresse mes vœux les plus sincères à l’occasion des fêtes pascales