L’escalade de la violence, l’impasse politique et les contraintes humanitaires poussent une fois de plus les civils du Soudan du Sud au bord du gouffre, tandis que les coupes budgétaires affaiblissent la mission de l’ONU chargée de les protéger.
Lors d’une réunion d’information, mardi, avec les pays membres du Conseil de sécurité, le chef des opérations de maintien de la paix de l’ONU, Jean-Pierre Lacroix, a déclaré que l’instabilité s’était fortement accrue ces dernières semaines, alimentée par l’impasse politique entre les signataires de l’Accord de paix revitalisé de 2018 et une dangereuse escalade des affrontements armés.
Les combats se sont intensifiés de façon dramatique dans l’État de Jonglei, où des affrontements entre les forces gouvernementales et des éléments de l’opposition ont déplacé plus de 280 000 personnes, selon des sources gouvernementales.
Des informations faisant état de bombardements aériens, d’une rhétorique incendiaire et de graves restrictions à l’accès humanitaire font craindre un retour aux violences généralisées observées en 2013 et 2016.
M. Lacroix, qui a fait son exposé par visioconférence depuis la République démocratique du Congo (RDC) où il se trouve actuellement en visite, a indiqué que les populations sont à nouveau « en mouvement », fuyant les zones où les combats ont éclaté et où les services essentiels se sont effondrés.
Une crise qui s’aggrave
Fin janvier, les forces gouvernementales ont ordonné aux civils, au personnel des Nations Unies et aux travailleurs humanitaires de quitter temporairement plusieurs comtés de l’État de Jonglei, y compris la base de la Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (MINUSS) à Akobo, invoquant une opération militaire imminente.
Bien que le gouvernement ait par la suite nié avoir émis une telle directive et réaffirmé sa coopération avec ses partenaires humanitaires, cet épisode a mis en lumière la volatilité de la situation.
Les instances régionales, notamment l’Union africaine (UA) et l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), ont exprimé leur vive inquiétude face à cette escalade, soulignant qu’il n’existe aucune solution militaire et que l’accord de paix demeure le seul cadre viable pour la stabilité.
Impasse politique
Jean-Pierre Lacroix a averti que les initiatives unilatérales visant à modifier l’accord de paix risquent d’en compromettre la primauté, notamment les propositions de reporter des tâches de transition essentielles, telles que l’élaboration de la Constitution, après les élections prévues en décembre 2026.
Le Mouvement populaire de libération du Soudan/Armée en opposition (SPLM-IO) a déclaré ne pouvoir engager de dialogue politique tant que son chef, le premier vice-président Riek Machar, fait l’objet de poursuites judiciaires, ce qui complique davantage les efforts pour sortir de l’impasse.
M. Machar, ancien allié du président Salva Kiir, est assigné à résidence depuis mars 2025 et serait accusé de meurtre et de trahison – accusations qu’il réfute.
Crise humanitaire
La détérioration de la situation sécuritaire exacerbe ce que M. Lacroix a décrit comme l’un des environnements les plus dangereux au monde pour les travailleurs humanitaires.
Rien qu’en 2025, 350 attaques contre le personnel et les installations humanitaires ont été recensées, une forte augmentation par rapport à l’année précédente, alors que le pays est confronté à la pire épidémie de choléra jamais enregistrée.
Depuis septembre 2024, plus de 98 000 cas de choléra ont été signalés à l’échelle nationale, et une recrudescence est actuellement en cours dans le Jonglei. Les restrictions de vol et les blocages de circulation retardent les évacuations médicales et l’acheminement de l’aide humanitaire.
Parmi les incidents récents, on peut citer une frappe aérienne contre un hôpital de Lankien le 3 février, qui a détruit des stocks médicaux essentiels et blessé du personnel, ainsi que le pillage d’un centre de santé à Pieri le même jour. Les violences ont également entraîné la fermeture de 24 sites de nutrition dans le Jonglei, privant de soins près de 8 000 enfants, dont plus de 2 600 souffrent de malnutrition aiguë sévère.
Des Casques bleus sous pression
Dans ce contexte, la MINUSS est confrontée à d’importantes réductions de ses capacités, conséquences directes du manque de financement.
M. Lacroix a indiqué que les mesures d’économie ont déjà réduit les patrouilles de protection de près de 40 % dans certaines zones et jusqu’à 70 % là où des bases ont fermé. Les missions de surveillance des droits de l’homme ont été annulées et les tensions se sont accrues dans les zones désormais dépourvues de présence onusienne.
Parallèlement, la Mission a été contrainte de redéployer des forces dans des zones à haut risque comme Akobo et d’établir des bases opérationnelles temporaires afin de dissuader la violence et de protéger les civils.
« Les tendances que nous observons actuellement sont claires », a déclaré M. Lacroix, exhortant le Conseil de sécurité et les partenaires internationaux à garantir un soutien politique et financier durable.
« La présence de la MINUSS demeure essentielle. Elle est essentielle pour les populations que nous protégeons, pour nos partenaires humanitaires que nous assistons et pour le processus de paix que nous soutenons et auquel nous participons activement ».
(Avec l’ONU)