Parmi les jeunes acteurs politiques, qui émergent sur la scène politique en République démocratique du Congo, il y a Cynthia Kudura dont les analyses sont très appréciées par beaucoup de congolais, qui la suivent sur les réseaux sociaux et les médias traditionnels. Cette juriste de formation nous a accordé une interview, dans laquelle elle donne son point de vue sur une des questions brûlantes d’actualité, à savoir, le débat sur la révision ou le changement de la Constitution.Dans un premier temps, Cynthia Kudura nous dit pourquoi, selon elle, l’esprit critique est préférable à la flagornerie, face aux gestionnaires de la République. Pour elle, le fait de soutenir le Chef de l’État, Félix-Antoine Tshisekedi ne veut pas dire qu’il faut applaudir tout ce qui se fait sous son régime. « Qu’on l’aime ou pas, qu’on ait voté pour lui ou pas, Félix-Antoine Tshisekedi est bel et bien le Président de la République démocratique du Congo et de tous les congolais.Notre souci, c’est de voir le pays aller de l’avant. C’est pourquoi nous avons, par exemple, applaudi les performances de notre équipe nationale (Les Léopards) qui s’est qualifiée pour la Coupe du Monde de football. Mais moi, je ne suis pas une « Djaleliste » et je n’approuve pas la manière dont le pays est géré. Donc, ce n’est pas parce que nous avions soutenu le Président pendant les élections que nous allons commencer à faire le ‘djalelo, à chanter sa louange ? Cela n’aide pas.Vous ne pouvez pas dire que vous aimez quelqu’un et ne jamais avoir le courage et la sincérité de lui dire ce qui ne va pas. Donc, chacun de nous doit forcément avoir une opinion. C’est le Président de la République qui nous dirige et l’on doit parfois s’adresser à lui, en disant : ‘Monsieur le Président, ici, nous ne sommes pas d’accord, il faut corriger. Si vous continuez à gérer le pays de cette manière, on va droit vers le gouffre », a-t-elle martelé.Concernant le débat en cours sur la révision ou le changement de la Constitution, Cynthia Kudura ne va pas par le dos de la cuillère. Elle est trouvée inopportune et non-prioritaire une telle démarche. »Je ne suis favorable ni à une révision ni à un changement de la Constitution, encore moins à une modification. En effet, pour moi, les priorités sont ailleurs : le pouvoir d’achat de la population, la sécurité (nous devons renforcer notre puissance militaire). Mais, ce qui pose problème, c’est lorsqu’on nous dit qu’on doit changer la Constitution parce que les réalités ont changé et qu’on ne nous explique même pas de quelles réalités il s’agit. Il faut qu’on arrive à nous expliquer d’abord, quels sont les articles qui posent problème ? Ensuite, sur le plan de la sémantique, qu’on dise si leur initiative porte sur la révision ou sur le changement de la Constitution ? Et faisant un raisonnement à contrario, moi, je leur pose les questions suivantes aux initiateurs de révision ou du changement de la Constitution et qui doivent faire l’objet d’un débat public : Quels sont les articles de la Constitution qui empêchent d’améliorer le pouvoir d’achat des congolais, de construire des routes, de rendre la ville de Kinshasa propre ou de bien la gouverner, d’avoir une armée bien structurée et performante, etc. », a-t-elle expliqué, tout en exigeant aux tenants de la réforme constitutionnelle d’être très explicites sur leurs motivations. »En tout état de cause, nous devons toujours voir qu’est-ce qu’on vise lorsqu’on veut initier une réforme constitutionnelle. Qu’est-ce qu’on veut résoudre comme problème ? Est-ce que la bonne gouvernance ? D’autant plus que, lorsqu’on parle de révision de la Constitution, beaucoup de gens font allusion au nombre de mandats présidentiels, pour la simple raison que, la jurisprudence, non seulement dans notre pays mais également en Afrique, nous rappelle que, généralement, les chefs d’Etat africains, lorsqu’ils arrivent fin mandat, ils proposent de changer la Constitution », a-t-elle fait remarquer, tout en rappelant que, contrairement aux pays africains, dans les vieilles démocraties occidentales, les réformes constitutionnelles ne servent pas à la conservation du pouvoir et à l’instauration d’un pouvoir présidentiel à vie. « Faisons une étude comparative de la constitution américaine, qui a connu 27 amendements, depuis le 18ème siècle jusqu’à nos. Il s’agit entre autres du 13ème et du 15ème amendement, qui portaient sur les droits sociaux et droits fondamentaux des citoyens (abolition de l’esclavage, le droit de vote des afro-américains) . Donc, en trois siècles d’existence, la Constitution américaine n’a été amendée ou modifiée que 27 fois et c’était notamment pour renforcer les droits fondamentaux des citoyens.Prenons également le cas de France, depuis le 18ème siècle (1791) jusqu’à la 5ème République, les révisions constitutionnelles qu’il y a eu et les différentes constitutions, qui ont été mises en place, ont permis d’abolir la monarchie, de renforcer les principes démocratiques ainsi que le pouvoir exécutif. Mais, Chez nous, depuis 1960, combien de constitutions avons-nous eu ? : la Constitution de Luluabourg (1964), ensuite celle de la 2ème République (1967), on a eu l’acte constitutionnel de Transition, ensuite on a eu le décret-loi de Mzee Kabila (en 1997 avec l’AFDL), l’acte constitutionnel (sous le régime 1+4), enfin la Constitution du 18 février 2006 (révisée en 2011).Et la question fondamentale que l’on doit se poser : Qu’est-ce que ces réformes constitutionnelles ont-elles apporté de positif dans la gouvernance du pays ?Rien du tout, parce que le pays ne fait que régresser. Pour vous en convaincre, prenons quelques chiffres des indices de bonne gouvernance : le rapport de FMI de 2020 classe la RDC parmi les pays les plus pauvres de la planète (avec un PIB d’à peu près 500$ par habitant) ; Dans son rapport sur l’indice de la bonne gouvernance, Transparency International classe la RDC à la 168ème sur 180 des pays qui ont l’indice de corruption le plus élevé (nous sommes parmi les plus corrompus au monde) ; quand on prend les conflits armés, nous avons au moins 100 conflits armés actifs, avec au moins 7 millions de déplacés internes ; sur la puissance militaire, un Rapport de Global fire power classe la RDC à la 72ème sur 140 pays dans le monde, en termes de puissance militaire », a rappelé Cynthia Kudura, qui a fait un constat malheureux, à savoir : toutes les réformes constitutionnelles opérées en RDC, depuis l’indépendance en 1960, n’ont nullement contribué à réformer positivement la gouvernance du pays et à assurer le bien-être de la population congolaise. « Grosso modo, tous ces changements ou révisions de la Constitution ne sont que des démarches politiciennes, qui ne règlent jamais les questions sociales, les questions de gouvernance et les questions de positionnement géostratégique de la RDC sur la scène internationale. Je dis et je le répète: le problème de notre pays, ce n’est pas la Constitution. La RDC a un problème de gouvernance lié notamment à la redistribution inéquitable des richesses, avec les détournements, qui fait qu’il y a un bloc de gens qui ont tout et les autres n’ont rien.Le Sénateur Modeste Bahati avait raison de dire que la RDC n’a pas un problème de textes mais d’hommes mais, dommage, par son rétropédalage, il a lui-même montré que ce qu’il disait était vrai (le problème du pays, c’est l’homme congolais, y compris lui-même », a-t-elle déploré.Fausse controverse sur l’article 217L’analyste Cynthia Kudura a saisi cette occasion, pour éclairer l’opinion sur le contenu exact de l’article 217, qui, selon elle, ne prévoit nullement une quelconque session du territoire national aux pays voisins. « Dans ce débat sur la Constitution, je note une certaine méconnaissance de l’article 217, que certains évoquent pour justifier le changement de la Constitution, estimant qu’il ouvrerait une brèche pour la cession de nos territoires.L’article 217 stipule : « La RDC peut conclure des traités ou des accords d’association ou de communauté comportant un abandon partiel de souveraineté, en vue de promouvoir l’unité africaine ». Le concept « abandon de souveraineté » est mal compris. Dans l’entendement des gens, on pense que la souveraineté est liée à la question du territoire. Ce qui est faux: la question du territoire, c’est une question de souveraineté mais la souveraineté n’inclut pas nécessairement la question de territoire.La souveraineté dont il est question dans l’article 217 de la Constitution concerne notamment l’adhésion du pays dans les organisations régionales, comme la COMESA, la SADC, l’Union Africaine, etc. C’est ça l’abandon partiel de souveraineté, c’est-à-dire qu’on cède une partie de notre souveraineté au profit de ces structures sous-régionales. C’est exactement ce qui s’est passé avec l’Union Européenne : chacun des 27 États membres a cédé une partie de sa souveraineté au profit de l’UE, notamment la souveraineté monétaire (parce que chaque pays avait sa propre monnaie et l’a abandonnée au profit de la monnaie unique, l’Euro). Quand par exemple la RDC a adhéré à l’OMS, n’est-ce pas qu’il a cédé une partie de sa souveraineté? Nous sommes donc régis par les règles de l’OMS. C’est ça dont parle l’article 217, qui doit être lu, de façon combinée, avec l’article 220, qui proscrit toute modification constitutionnelle qui touche à l’intégrité territoriale de la RDC », a-t-elle précisé.Coup d’État civil!Cynthia Kudura n’a également manqué de préciser la révision de la Constitution est constitutionnelle, tandis que le changement de la Constitution implique une rupture de l’ordre constitutionnel. « En effet, la révision constitutionnelle vise la modification de quelques dispositions de la Constitution, conformément à la procédure prévue, tandis que le changement de la Constitution, c’est changer l’ordre constitutionnel, qui siège dans les matières verrouillées par la Constitution (l’article 220 pour la RDC). Illustrons nos propos par un exemple concret : en 2011, le Président Joseph Kabila a procédé à une révision constitutionnelle (en nous faisant passer les élections présidentielles de deux tours à un seul tour). On a changé quelques articles de la Constitution sans changer l’ordre constitutionnel, qui a comme siège les matières verrouillées ou intangibles, qui constituent la pierre angulaire de la Constitution et qui ne peuvent faire l’objet d’un changement ou d’une révision. Toucher à ces matières verrouillées, c’est renverser l’ordre constitutionnel. Et si on le fait dans le contexte sécuritaire actuel, et sachant que la Constitution elle-même interdit, dans son article 219, de réviser ou de modifier la Constitution pendant la période de crise (état de siège ou l’état de guerre), c’est commettre ce que j’appelle : un coup d’État civil. Et beaucoup de gens ne parlent de coup d’État que lorsque des militaires ou des rebelles qui renversent l’ordre établi constitutionnel établi, suspendent et instaurent une période de transition, comme cela s’est passé récemment au Gabon ou au Madagascar. C’est la même chose lorsque des civils (ça peut être là classe politique) demandent à changer la Constitution, c’est-à-dire en touchant à l’ordre constitutionnel établi », a-t-elle indiqué.En conclusion, l’analyste politique Cynthia Kudura a déploré le fait que beaucoup, dans l’entourage du Chef de l’État, le tire vers le bas, plutôt que de l’aider à faire émerger son leadership. « J’étais très choquée d’entendre l’ancien Ministre de l’Intérieur, Peter Kazadi, affirmer avec légèreté qu’il faut changer la Constitution pour régler les problèmes sécuritaires. Ce n’est pas sérieux.Et je constate qu’en RDC, on n’aide pas le Président de la République. Si vous regardez dans l’entourage du Chef de l’État ou parmi ses proches collaborateurs, personne ne fait une analyse cohérente, pour faire en sorte que son leadership puisse véritablement briller. On a que des thuriféraires (autrement appelés Djalelistes) qui amènent le Président dans le trou, et le pays avec », a déploré cette jeune leader politique congolaise.
JR Mokolo