Par Hubert Kabasu Babu Katulondi. La machine à voter de la CENI : regard sur sa rationalité techno-électorale

Par Hubert Kabasu Babu Katulondi. La machine à  voter de la CENI : regard sur sa rationalité  techno-électorale

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Tout en fêtant les 58 ans de l’indépendance, les Congolais vivent intensément la psychose traumatisante des incertitudes électorales. De toutes les causes de ces incertitudes, la problématique de la machine à voter est la plus cruciale. Qualifiée par ses farouches pourfendeurs de «machine à frauder », cet outil que la CENI présente comme une innovation est au cœur de tous les débats politiques caustiques tant dans les medias que dans les polémiques populaires. La communauté internationale s’y est mêlée. Les Américains ont émis des doutes sur sa fiabilité. Les Britanniques ont cherché à la certifier. Le déclinement de leur initiative par la CENI a alimenté des supputations néfastes dans tous les sens. Malgré l’expérimentation de cette machine in situ dans les provinces, sans observation des défaillances majeures dans son opérationnalité, une frange de l’opposition radicale s’y oppose. Les ténors de cette  opposition déclarent explicitement qu’ils ne participeront pas aux prochaines élections avec «cette machine à frauder».

Le devoir du libre-penseur est d’élever le regard au-delà des discursivités partisanes, souvent superficielles, pour proposer un entendement transcendantal de nos contradictions existentielles collectives. Dans cette optique, je propose cette réflexion dont la luminescence éclaire l’intelligibilité technique et électorale de la machine à voter, au-delà des  argumentaire parcellaires, voire atrabilaires, des politiciens. Tout en reconnaissant les portions des réserves fondées de certains politiciens, ma prima ratio est du postulat parétien. Dans cette optique, tout jugement (appréciation par la Raison) et toute action politique doit, au sens de l’éthique politique, promouvoir le plus grand bien du plus grand nombre. Mais, cet utilitarisme politique n’est pas flottant : il repose sur la démonstration cartésienne de la rationalité d’un choix porteur des conséquences sur l’existence collective. Pour cela je démontre la rationalité technique de la MV (machine à voter) par rapport aux systèmes électroniques utilisés ailleurs, et j’illumine sa valeur ajoutée électorale. En conclusion je soutiens que les aléas probables de cette MV étant de loin inferieurs à ses gains et au bénéfice électoral collectif, il est plus politiquement intelligent d’aller aux élections avec cet outil, tout en cherchant ensemble un consensus minimal sur son opérationnalisation concrète.

  1. LA MACHINE A VOTER (MV) EST UNE IMPRIMANTE : MAIS ELLE EST PLUS AVANCEE QUE L’EVM CLASSIQUE

L’un des aspects cruciaux du débat sur la MV est celui de sa nature et ses caractéristiques. Cette dimension a fait couler beaucoup d’encres sur fond d’un torrent de salives acrimonieuses. La CENI soutient qu’il ne s’agit pas d’une machine à vote électronique (EVM) mais d’une imprimante. Certains opposants argumentent qu’il s’agit bel et bien d’une machine à vote électronique ayant étalé ses limites aux USA, en Inde, au Brésil. Elle aurait même été rejetée dans certaines communes en France. Sur ce point, les arguments des protagonistes portent quelques portions de  véracité. Mais les opposants basent leurs arguments sur une compréhension limitée de la MV. En ultime instance, le verdict est en faveur de la CENI car une profonde analyse technique comparée de sa machine démontre sa rationalité technique et sa validité, en réponse aux craintes des fraudes. La MV de la CENI est non seulement différente de l’EVM, mais la dépasse.

Voici l’explication de ma contribution. La plus crédible et la plus grande organisation panafricaine des élections, EISA,  définit le vote électronique comme toute modalité électorale par laquelle «on recourt au système électronique pour voter et compter le vote (EISA, 2014 :4). Essentiellement opérationnelle, cette conceptualisation est inspirée par celle que propose l’Université Stanford (Gloria Lin et Nicole Espinoza, 2007). Dans cette optique, la conceptualisation  technique et opérationnelle détermine trois facteurs : (a) l’utilisation d’un appareil électronique, (b) le vote sur un support/medium électronique (carte perforée, carte à puce, scan optique, ou DRE) et (c) le comptage exclusivement électronique (EISA, 2014 :8-9). René Peralta (National Institute of Standards and Technology, Gaithersburg, Maryland, USA) précise que le vote électronique est de deux types : le I-Vote (vote par internet) et le E-Vote (par machine électronique utilisant le scan optique et l’enregistrement direct/DRE, grâce à l’écran tactile, sans papier).

Au regard de ces données des experts internationaux crédibles, on peut affirmer qu’en dépit du fait qu’une imprimante est indéniablement électronique, la MV de la CENI n’effectue pas un vote électronique classique et complet au regard des paramètres épinglés ci-haut (comme aux USA, en France, au Brésil). Pour trois raisons techniques. Primo, la machine de la CENI n’utilise qu’une fonction électronique partielle : celle d’imprimer le bulletin de vote sur base des données sélectionnées sur l’écran tactile. Secundo, la MV de la CENI ne recourt à aucun medium/support de vote électronique classique (carte perforée,  fiche à bande magnétique, scan optique, ou DRE exclusif). Tertio, la MV de la CENI ne sert pas de base de computation exclusive (sans base documentaire) des résultats car le comptage déterminant est manuel. Et plus déterminant encore, comme on le voit, le vote n’est pas électronique au sens de vote par internet. En plus, la machine ne sera pas connectée à l’internet au moment du vote. Cela rend le hacking impossible au moment des opérations. En d’autres termes la supputation selon laquelle on peut,  à partir de son salon, chercher l’adresse IP de la machine à voter et s’y connecter est farfelue. La configuration du système ne permet pas de s’y connecter par internet n’importe comment. Mieux encore, la MV de la CENI est plus avancée que la EVM classique comme celle utilisée en Namibie, en Inde, au Brésil ou aux USA, parce qu’elle répond aux critiques formulées contre la DRE (enregistrement électronique direct sans papier) pour son vote invisible (immatériel). Bien au contraire, la MV de la CENI offre la tangibilité matérielle et la vérifiabilité des votes effectués et documentés, en cas de contestation. La machine utilisée par les Namibiens effectue «un véritable vote invisible et immatériel ». On fait seulement confiance à la machine. En cas de contestation, il n’y a aucune base matérielle pour vérifier les résultats. En définitive donc, techniquement la MV de la CENI est bel et bien un outil avancé qui n’effectue qu’une fonction électronique partielle et présente plus de sécurité que le système utilisant une procédure de vote totalement électronique, sans bulletin de vote manuel.

 

  1. ETHIQUE POLITICO-ELECTORALE DE LA MV : LA FRAUDE EST UNE ANOMALIE, IL FAUT S’ATTELER A L’ESSENTIEL

 

La fraude est un acte muri par l’esprit corrompu de l’homme portant une intention malveillante de court-circuiter les procédures et autres mécanismes procéduraux. En d’autres termes, quelque soit le système électoral mis en place, la fraude aura lieu si les politiciens portent toujours des esprits avariés. Force est de souligner que dans l’histoire du recours aux avantages technologiques de l’informatique dans les opérations électorales dans les années 1960 aux USA, la visée première ne fut pas l’élimination de la fraude mais l’amélioration fulgurante de l’efficacité, notamment la réduction des couts et la promptitude dans la computation des résultats. Indéniablement, la machine est conçue et construite pour opérer avec un logiciel qui réduit la possibilité de la fraude. Mais si les politiciens et leurs affidés sont décidés à frauder, même les ordinateurs les plus puissants et les logiciels les plus sophistiqués ne les arrêteront point. Pour preuve, on suit  tous les jours dans les medias internationaux comment les hackers piratent les serveurs des banques les plus puissantes voir des services publics de sécurité, même aux USA. Donc le vrai problème est du champ de l’éthique politico-électorale des politiciens. Il n’est pas réductible à une puissance frauduleuse absolument imparable encastrée dans la MV de la CENI.

 

Dans une large mesure, la métaphore de la machine à frauder est à la fois un aveu d’impuissance et de confusion en rationalité et stratégie électorale. On met la charrue devant le bœuf. Les partis politiques et leurs leaders concentrent leurs énergies, leur temps et les ressources sur une dimension exceptionnelle, une anomalie, dans un large champ des opérations électorales, au lieu de s’atteler d’abord à la préparation organisationnelle et matérielle des élections. L’une des observations les plus effarantes à ce sujet est que beaucoup de chefs des partis politiques qui montent au créneau  tant au pays qu’à l’étranger en reprenant le refrain de la machine à frauder, n’ont même pas dans leurs propres partis politiques un seul ordinateur porteur d’un logiciel des élections (Wild Apricot, Crawdsout, Campaign Partner, etc.). Les centrales électorales sont en général plus incantatoires que tangibles : il n’y a ni personnel porteur d’expertise avérée, ni ordinateurs, en encore moins des serveurs. Pourtant, les partis politiques devraient en priorité et essentiellement s’atteler à préparer les élections sur le plan organisationnel et technologique d’abord. Cela est indispensable pour s’assurer en termes principaux la victoire par la connaissance de nouvelles configurations des circonscriptions électorales, les interactions avec les communautés, la mise en confiance des électeurs (beaucoup de nouveau électeurs) au lieu d’inverser l’ordre des chose en cherchant d’abord à conjurer la fraude qui n’est qu’une dimension exceptionnelle du pire des scenarios (worst case scenario). Les partis politiques doivent d’abord esquisser les plans généraux des leurs campagnes électorales dont les mécanismes de la réduction ou du démentiellement de la fraude constituent l’une des dimensions stratégiques, au lieu de rejeter les élections et la MV en amont.

  1. CONCLUSION :

L’urgence d’un consensus minimal sur la machine à voter pour les élections  crédibles  et paisibles

Le rapport d’EISA sur son observation des premières élections ayant utilisé la Machine à Vote Electronique (EVM) en Afrique, en Namibie en 2014, note en conclusion : « il y a un consensus général parmi les observateurs que le vote électronique a été en majeure partie un succès en Namibie, au point qu’un observateur a recommandé que les autres pays de l’Afrique australe devraient adopter le vote électronique utilisé en Namibie » (EISA, 2014:8). Pourtant, comme expliqué ci-haut la MV de la CENI est de loin plus avancée et plus rassurante que le système EVM utilisé en Namibie. Il a été démontré ci-haut que la  MV de la CENI répond aux préoccupations soulevées au Brésil, aux USA, en Inde, même en Europe, car elle assure la matérialité et donc la vérifiabilité des votes et des résultats. En plus le comptage est manuel, de telle sorte qu’en cas de différence entre les données de la machine et celles de l’urne, c’est le résultat de ladite urne qui sera pris en considération. Donc, il n’existe pas, en ultime instance, une déficience absolue, totale et imparable intrinsèque à la machine à voter de la CENI, qui la rend immorale, illogique, et irrationnelle au plan des bénéfices techniques et électoraux. Il est judicieux d’abord d’adopter la machine et chercher comment palier aux aléas éventuels.

 

Sans nul doute, comme le relève l’expert en science de l’information Bruce Schneider (Fellow au Harvard Berkman Center), aucun system électronique ou logiciel des élections n’est parfait. En plus, la probabilité des aléas inhérents à la logistique et autres facteurs naturels (foudre, humidité, pannes, chocs) ne peut pas être totalement éliminée. A ce stade, et même au devant de nous, le péril de l’éruption de la violence, au cas où les élections ne seraient pas organisées ou seraient retardées, est de loin plus dangereux que les déficits (plus amplifiés que réels) de la machine à voter. A cette phase des avancées, au lieu de répudier la machine par élan partisan (dédoublé de négationnisme) sans approfondissement technique de la question, il faut chercher un consensus minimal sur les modalités précises de la réduction de la fraude, y inclus les aléas logistiques et opérationnels probables inhérents à la MV. C’est ce forum que la CENI devrait initier avec les partis politiques et les partenaires tant nationaux qu’internationaux, tout en faisant respecter son indépendance. Le monde évolue avec la technologie et la RDC doit suivre. Bientôt le vote se réalisera sur les Smartphones avec encryptage du «chain blocks» utilisé dans le system bitcoins (Kaya Yurieff, CNN, 8 Mai, 2018).

Hubert Kabasu Babu Katulondi

(Libre-penseur, écrivain/Ancien Expert Principal d’EISA au Tchad)

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