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Faillite de la raison et raisons de la faillite : «Le désarroi de l’intellectuel congolais»

Faillite de la raison et raisons de la faillite : «Le désarroi de l’intellectuel congolais»

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Ici, je place Jean-Paul Sartre au cœur du débat : lui qui, dans un plaidoyer fameux, se demandait déjà si les intellectuels étaient coupables du malaise et de l’ignorance qui envahissent les sociétés, face à leur drame je prends l’exemple de la société congolaise.

A ne considérer que les reproches qu’on leur adresse, on peut bien penser qu’ils sont coupables et qu’ils n’ont rien compris de cela. En réalité, pense-t-on, la situation des intellectuels est bien difficile et ils se trouvent dans une position paradoxale dans le mental de ceux qui les jugent. D’une part, on veut les voir comme conservateurs de la culture et orienteurs des sociétés, d’autre part, on leur reproche de s’attaquer sans cesse à l’ordre et au pouvoir établis. Alors, on conclut qu’ils se trompent souvent sur tout, tout en bernant le peuple dans les illusions de la vie. On les taxe de tous les maux de la société. D’eux, on dit qu’ils sont trop moralistes, dogmatiques, verbeux, négatifs, improductifs et abstraits. « L’intellectuel est bien un monsieur bien pompeux qui se mêle de ce qui ne le regarde pas et qui prétend tout contester ».

A ce niveau, le débat est net. Même si les intellectuels veulent être organiques au sens que Gramsci prête à ce mot, on les considère, par moment, comme des moutons de Panurge, bourgeois souvent au service des pouvoirs dominants. Produits de la société en crise et déchirée, en dislocation périlleuse, les intellectuels, dit-on, n’ont pas intériorisé leur propre déchirure. Alors, pourquoi se plaindre d’eux sans accuser la société elle-même ? Telle me semble la question centrale du débat sur l’intellectuel.

Toutefois, de l’organique, et sous l’effet du manque de pouvoir économique réel, et ne pouvant que s’occuper des choses de l’esprit, de l’écrit et du dit, les intellectuels en général, sont devenus quémandeurs d’emploi. L’ambiguïté de leur fonction les a finalement dirigés vers le pouvoir dominant. Ainsi, quand ils veulent à tout prix chercher l’homme et la société, ils n’atteignent que la classe dominante. Le discours de celle-ci l’emporte sur eux. Il leur reste la fameuse liberté d’expression, mais leur liberté réelle d’intervention et de critique objective, ils l’ont jetée dans l’étouffoir.

Comment concilier l’intelligibilité du présent avec le respect de sa complexité sans procéder par l’adhésion silencieuse à l’exploitation du plus faible par le plus riche ? Cette question, je la pose, car dans cette complexité sociale congolaise envoûtante, l’intellectuel se poste dans le désir d’être prince. On le voit ici chez nous, dénoncer les antivaleurs tout en les acceptant d’une manière ou d’une autre. On le voit mêmement formaté par les pouvoirs dominants qui décident de ce qu’il doit faire. Souvent, il entre dans la logique du complot qui, finalement, trahit un sentiment de dépossession. C’est justement le fond du désarroi que j’ai épinglé au début de ce texte. Contre le nouvel obscurantisme ; tel est le titre du livre d’Etienne Barilier où les questions pertinentes au sujet de la situation (position) des intellectuels sont traitées.

Aujourd’hui, me semble-t-il encore, le débat sur la mission de l’intellectuel, c’est d’annoncer le juste, le vrai et le bon, c’est de dénoncer les antivaleurs qui avilissent l’homme et la société, c’est, enfin, s’engager aux côtés des valeurs annoncées pour être crédible dans la société. En face de l’erreur et de la vérité, l’intellectuel ne peut qu’être radical et choisir le vrai. Son combat contre l’erreur doit coïncider avec le combat contre soi-même, lequel coïncide avec le combat pour soi-même. C’est cela le sens de son engagement social. Il doit se situer loin de la bipolarisation de la société en riches et pauvres, faibles et forts, dominants et dominés. Il doit être loin de cette tendance à s’ériger en souverain des idées, détenteur de l’universel. Sinon, comme le dit si bien Edgar Morin, il se laissera plonger dans une ventriloquie avec les risques de devenir crétin et aveugle face aux grands problèmes de son temps.

J’observe, pour ma part, qu’au Congo, l’intellectuel est devenu comme un roi nu. Ses utopies se sont effondrées et atomisées. Alors, on le voit englué dans un statu flou et complexe, masqué un désespoir face aux lendemains des sciences qui ne chantent plus. On parle bien de « silence des intellectuels ». Loin de servir de phare, on les voit se mouvoir dans de micro-querelles de chapelles devenues fondamentalistes, souvent à mécanismes sectaires ou servant de « fou du roi », après avoir été tentés par le miroir aux alouettes du pouvoir. Plus, comme le disent si bien A. Fournier et C. Picard, ils doutent profondément et loin d’être des « maîtres à penser » ou des « éclaireurs » de la Cité, ils passent souvent leur temps à donner des réponses simplistes, fausses, aux problématiques déjà connues.

Etre intellectuel n’est ni un métier, ni une carrière. L’intellectuel peut être littéraire, philosophe, journaliste, professeur, technicien, universitaire, scientifique et j’en passe. Mais il devient intellectuel tout court dès qu’il veut échapper à la clôture de l’esthète, du médiocrate, du technocrate, de l’idéologue, de l’universitaire, du disciplinaire. Il devient intellectuel lorsqu’il prend au sérieux l’éthique des idées en sachant que l’éthique des idées s’oppose à l’esthétique des idées et à la mystique des idées, où les idées envoûtent par leur pouvoir de séduction et de fascination.

Se rendant compte de cette vérité, l’intellectuel devient le phare qui, sans cesse, montre la route du progrès et les périls qui la jalonnent. Il est porteur de lumière nouvelle sur les « choses » contemporaines. Il sert« à mettre à l’épreuve une position éthique, morale, une volonté de contestation, de mise en jeu de sa propre renommée pour défendre une cause soutenue en se dépassant soi-même. ».  « C’est la cause qui crée l’intellectuel ». Voici une belle expression qui désigne la façon d’être d’un intellectuel (son langage, sa position face à une cause et à un engagement…) loin de la possession et de l’exhibition des diplômes, des connaissances et des spécialités diverses. Un intellectuel ne doit pas être un expert qu’on utilise de temps en temps au service d’un régime incarné par un type de personnage « éminent. »

A la différence du chercheur qui, lui, a pour mission de produire la connaissance, « l’intellectuel est une conscience critique » de la société. Il doit se situer, de par sa fonction et sa nature, loin du « nomadisme des convictions » et « d’errance de l’engagement », loin de cet homme comparable à un « homme du service rendu ». Mais hélas ! Aujourd’hui, la pauvreté semble effacer l’intellectuel face à son rôle ; il est ainsi devenu un simple technicien de la complexité illicite qui souille la société. Il est devenu ce produit de la pensée au service du plus fort et du plus puissant. A la place de pratiquer « l’individualisme de choix », le voici devenir un « individualiste de circonstance ». Le voici devenir, en même temps, un individu fluide dans l’ordre de l’immédiateté et de l’éphémère. Loin d’être un individu qui travaille avec les outils fatigués, l’intellectuel doit être celui qui conçoit les outils de pensée nécessaire pour comprendre et rendre compte de ce qui devient, ce qui est en train de se déconstruire, construire, de s’effectuer sur les chantiers inachevables de l’avenir.

Voilà comment je ferme brièvement ce grand débat sur la mission, le rôle et la situation de l’intellectuel. Je pense qu’il est temps de livrer la bataille au grand jour.

Les temps aujourd’hui sont forts et l’heure est grande. Les premières houles d’équinoxe se lèvent déjà à l’horizon pour l’enfantement d’un vrai intellectuel. D’un grand morceau d’histoire se détachent pour nous, des langes du futur. L’homme ne doit pas attendre que les changements positifs pour la société se produisent spontanément. C’est à lui de prendre l’initiative des transformations nécessaires (E. Morin).

Professeur Jean Kambayi Bwatshia

Directeur du Centre de Recherche sur les Mentalités

et l’Anthropologie Juridique « Eugemonia »