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Matata Ponyo et Tidjane Thiam : deux africains aux parcours exceptionnels !

Matata Ponyo et Tidjane Thiam : deux africains aux parcours exceptionnels !

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*Depuis quelques temps, de nombreux Etats africains se sont résolument engagés sur la voie du développement. Dans la théorie des sciences économiques, le capital humain constitue un facteur important du processus de développement d’une Nation. L’acception de ce principe par certains Etats africains révèle un malaise et constitue quelque peu un paradoxe. L’on note, en effet, que dans de nombreux Etats africains, la tendance est à la préférence des compétences étrangères et à la minimisation des compétences nationales. La solution n’est jamais locale. Pour plusieurs décideurs africains, les hommes providentiels ne peuvent être qu’étrangers. Les esprits inspirés sont relégués, écartés dans leur Mère Patrie et vénérés dans les Etats étrangers. En fait, nul n’est prophète chez soi.

Cette situation est transversale à de nombreux Etats africains. Il y a des africains comme l’Ivoirien Tidjane Thiam ou le Congolais Matata Ponyo qui sont ignorés par leurs pays en dépit des crises qu’ils traversent et l’apport que ces africains peuvent y contribuer. Et d’autres exemples demeurent abondants. Cet article essaie de faire une description combinée de deux africains, avec des parcours exceptionnels respectivement dans le secteur public, malheureusement peu recherchés dans leurs pays respectifs en crise et suffisamment sollicités à l’étranger : Matata Ponyo et Tidjane Thiam ont des parcours qui concordent à bien des égards.

 

Nul n’est prophète chez soi : les cas de l’Ivoirien TIDJANE et du Congolais MATATA

  1. Matata et Tidjane : deux africains de la même génération aux parcours exceptionnels

MATATA, le père de la stabilité macroéconomique congolaise…

Monsieur Matata Ponyo a obtenu son diplôme d’Etat en Section Commerciale à Bukavu en 1983, avant de poursuivre des études universitaires en Sciences Economiques à  l’Université de Lubumbashi et ensuite à l’Université de Kinshasa. Féru de la connaissance, Matata a poursuivi une spécialisation en économie Internationale, pour ensuite décrocher son doctorat en 2018, à l’Université Protestante au Congo. Sa thèse portant  sur « la qualité de l’ajustement budgétaire et croissance économique en RDC » est couronnée de la Mention «  La plus grande distinction ». En fait, aucune surprise. Depuis toujours, Matata Ponyo a toujours fait preuve d’un intérêt évident pour l’analyse macroéconomique, la conduite des politiques budgétaire et monétaire et s’intéresse spécialement aux questions de développement économique, de bonne gouvernance, du climat des affaires et de mobilisation des recettes publiques.

La carrière professionnelle de Matata Ponyo se décline en une riche expérience dans les domaines académique et scientifique et de l’administration publique. En effet, tout juste après sa licence, Matata Ponyo devient Assistant académique du Professeur Tshiunza Mbiye dans le cadre des enseignements d’Economie Monétaire Internationale à l’Université de Kinshasa. Quelques années plus tard, il adjoint à ses connaissances théoriques une expérience de banquier central.  Au sein de la Banque Centrale, Matata s’occupe de la politique du crédit au sein de la Direction du crédit. Il s’occupe ensuite de la monnaie et des comptes nationaux à la Direction des études. Il fut également membre du Comité de politique monétaire. Dans le cadre de sa fonction d’économiste, Matata a effectué plusieurs stages de perfectionnement, notamment à la Banque de France, à la Banque Centrale du Pérou, au Fonds monétaire international, et dans plusieurs autres pays et institutions.

Fort de cette longue expérience, Matata est nommé conseiller en charge des questions macro-économiques et des relations avec les institutions internationales au Cabinet du Ministre des finances. Il travaille étroitement à la création du Bureau Central de Coordination (BCECO) dont il devient le premier Président du Comité de pilotage. Il participe à l’élaboration et au suivi du programme économique du gouvernement qui permet d’arrêter l’hyperinflation qui ravage l’économie congolaise au début des années 1990.

Le 3 octobre 2003, il est nommé Directeur Général du BCECO. Le BCECO est la plaque tournante de l’exécution des projets financés par les bailleurs des fonds et les autres partenaires du développement. Le BCECO est créé en 2001 au lendemain de la reprise de la coopération structurelle entre la RDC et la communauté internationale. Dans le cadre de ses fonctions, Matata a assuré avec succès la liaison entre le gouvernement congolais et les institutions de Breton Wood dans la résolution des problèmes macroéonomiques et monétaires.

Matata est nommé Ministre des Finances en 2010 et devient Président du Caucus des Gouverneurs africains de la Banque mondiale. Il rejoint ce ministère stratégique alors que le pays vient de conclure un programme avec le FMI dans le cadre de l’Initiative en faveur des Pays Pauvres Très Endettés (IPPTE). Dans un contexte économique international sobre et  marqué par les effets pervers de la crise financière, il redresse les principaux équilibres de l’économie nationale jadis rompus. Il mène à terme avec succès la première revue du programme économique. Sa rigueur et son orthodoxie permettent à la RDC d’atteindre le point d’achèvement en juin 2010 par l’effacement de plus ou moins 10 milliards USD de la dette extérieure du pays. Sous sa direction,  plusieurs réformes sont menées. Certaines aboutissent à l’adoption des lois, notamment un nouveau Code des douanes, une Loi toute moderne sur les finances publiques, un nouveau code des marchés publics. Sur le plan fiscal,  la taxe sur la valeur ajoutée est instituée permettant à l’Etat de mobiliser des ressources énormes et de financer son plan de développement.

Son expertise lui vaut d’être nommé Premier ministre le 18 avril 2012, dans un Gouvernement présenté comme celui des technocrates. Il assigne alors des objectifs clairs à son programme économique et veille à la concrétisation de son  programme de gouvernement. Sous sa primature, le pays réalise des performances économiques exceptionnelles. Le taux d’inflation moyen annuel tombe à 3 % (parfois, le taux est en dessous de 1 % par an), et la croissance économique moyenne annuelle s’élève à 7,7 %. En 2014, le taux de croissance frôle les deux chiffres (9,5 %). Enfin, le Premier Ministre Matata réalise de nombreuses réformes permettant d’intensifier la croissance et de rationnaliser la gestion des finances publiques. Ainsi, le Premier Matata initie-t-il l’ambitieux projet de  la bancarisation de la paie publique et engage des réformes visant la diversification de l’économie, notamment dans le secteur agricole. Matata est présenté alors par les médias et les analystes des économies africaines, comme un modèle de la rigueur administrative et de la gestion orthodoxe des finances publiques. L’on se rappelle tous de ces réunions très matinales, l’aube à peine passée, que le Premier Ministre Matata organisait dans ce qu’on appelait alors la troïka stratégique. La RDC est alors citée parmi les pays les plus réformateurs et les économies les plus dynamiques du monde. Elle gagne de nombreuses places dans le classement de l’indice du développement humain publié par le PNUD. Il quitte la Primature en 2016.

Dès lors Matata est consulté par plusieurs gouvernements africains (Togo, Madagascar,…). Sa crédibilité et son intégrité lui valent d’être invité  par la Commission de l’Union Africaine à diriger des missions d’observation des élections dans les pays africains (Togo en 2018 et Guinée en 2020).

TIDJANE, le financier africain exceptionnel…

Tidjane est le premier ivoirien à décrocher son diplôme de la prestigieuse École Polytechnique de Paris en 1984. Il obtint ensuite un diplôme d’ingénieur et une maîtrise en Administration des affaires, travailla à la Banque mondiale, puis au bureau parisien de la société de Conseil McKinsey.

En 1994, M. Thiam est rappelé en Côte d’Ivoire et devient le Directeur du Bureau national d’études et de développement technique à Abidjan, chargé des grands travaux. Il rejoint cette structure étatique dans des circonstances exceptionnelles après la dévaluation de 50% du franc CFA. Sa fonction le plaçait alors au cœur de nombreuses négociations stratégiques portant notamment sur les demandes de subventions.

En 1998, il est promu ministre du Plan et du Développement. Cependant, lorsqu’un coup d’état militaire renverse le président, il refusa un rôle au sein du nouveau gouvernement issu de ce coup de force et, craignant pour sa vie, il retourne en Europe et migre vers le secteur privé. Il rejoint finalement la Société  McKinsey en tant qu’associé en mai 2000.

En novembre 2002, il intègre aussi l’équipe dirigeante de l’assureur britannique Aviva. Et en 2009, il est nommé Directeur général des services financiers de la firme britannique Prudential. Il est à ce titre la première personne noire à diriger l’une des 100 plus grandes sociétés de la Bourse de Londres. Sous son mandat et sa direction, les bénéfices de Prudential doublent et le cours des actions tripla. En 2008, Tidjane Thiam parvient à anticiper la crise financière ce qui permet à son entreprise de réaliser une performance boursière exceptionnelle.

En 2014, il est appelé par le Président de Crédit Suisse pour diriger cette institution financière. A ce moment, cette banque suisse connaissait un profond marasme. Plusieurs années après la crise financière, la banque était encore fortement tributaire de stratégies boursières coûteuses, et son département de gestion de fortune était à la traîne de son grand rival à Zurich, UBS Suisse. Le cours des actions stagnait et les investisseurs s’impatientaient. À l’annonce de l’embauche de Tidjane Thiam, en mars 2015, les actions de Crédit Suisse grimpèrent de 7%. En 2018, les états financiers du Crédit Suisse s’étaient considérablement améliorés. La Banque devenait de nouveau solidement rentable et  Euromoney l’a nommée banquier de l’année.

Depuis, Tidjane Thiam exerce comme consultant sur la lutte contre l’épidémie de coronavirus en Afrique, où il est envoyé spécial du Fond d’intervention Covid-19 de l’Union africaine. Et récemment, il a été nommé président du conseil d’administration du Rwanda Finance Limited, l’agence gouvernementale chargée du développement et de la promotion du Kigali International Financial Centre (KIFC).

  1. Origine familiale diverse, stratégie commune

Matata Ponyo et Tidjane Thiam ont plutôt des origines familiales différentes. Leur parcours converge sur le plan de la méthode empruntée  pour se frayer un parcours d’excellence. Tidjane est né en Côte d’Ivoire au sein d’une famille de l’élite politique, et dont l’un des membres avait participé activement, à la lutte pour l’indépendance, devenant par la suite premier Président de la Côte d’Ivoire. Sa mère, Marietou, sans savoir ni lire ni écrire, élevait ses enfants dans le sens de la perfection, du respect pour tous et chacun, la probité, la ponctualité.

Matata est ainé dans une famille très modeste de 19 enfants. A sa naissance, son père était marchand de vins de palme avant de devenir un fonctionnaire à la Caisse d’Epargne du Congo. Aucun réseau politique ou familial bien introduit dans les hautes sphères n’a contribué à l’éclosion de Matata.  Matata doit son ascension professionnelle à la bravoure de ses parents, qui sans avoir fait des études, ont consenti de nombreux sacrifices et déployé le maximum d’efforts pour que leur fils fasse les meilleures études et les mène à bien. L’éducation familiale de Matata, fondée sur les valeurs chrétiennes et morales,  le préparait déjà à des responsabilités plus grandes.

Le parcours de Monsieur Matata et celui de Monsieur Tidjane ont en commun d’être marqués par certaines constances. Dès leur jeunesse précoce, tous les deux ont fait preuve d’une particulière intelligence, d’une singulière ambition, d’une abnégation et d’une discipline sans faille.  D’après le New York Times, un présentateur de la BBC a un jour décrit Tidjane comme étant “monté en flèche au sein d’institutions de haut vol grâce à un cocktail enivrant d’intelligence cristalline, d’ambition pétillante et d’une bonne dose de charme”.

De son coté, Matata est toujours réputé pour sa rigueur, sa gestion axée sur le résultat, sa discipline. Ses collaborateurs de jadis et de naguère, évoquent avec émerveillement, son attachement au respect de l’heure, la célérité avec laquelle il traitait les dossiers, parfois à des heures perdues de la nuit.

  1. Conclusion

Le développement des Etats africains passe par un processus de prise en compte des compétences nationales,  de «  décomplexisation » face à l’étranger, en fait une véritable «  métanoia » consistant à mettre en valeur les talents et l’expertise nationale. Les exemples de Matata et de Tidjane sont simplement révélateurs d’un malheureux phénomène, d’un mal profond qui ronge l’espace public africain. Une remise en question est nécessaire. Il en va du développement de nos Etats.