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Hommage à Gabriel Kyungu, le héros et l’épurateur

Hommage à Gabriel Kyungu, le héros et l’épurateur

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Le 31 décembre 1980, le commissaire du peuple (Député national à l’époque) Joseph Ngalula Mpandanjila, est arrêté par les agents de l’Agence nationale de documentation (services de sécurité, ANR actuelle) et conduit à la Cité de l’OUA.

Et pour cause : il avait été dénoncé comme la tête de pont d’un groupe des députés qui avaient rédigé une lettre au vitriol au maréchal Mobutu, la fameuse «lettre des 13 parlementaires». Sur place à Kinshasa, 4 des 13 parlementaires : Etienne Tshisekedi, François Lusanga Ngiele, Makanda Mpinga Shambuyi, Kanana Tshiongo’a Minanga et Protais Lumbu Maloba Ndiba se rendent à leur à la Cité de l’OUA pour s’y constituer à leur tour, prisonniers en solidarité avec Ngalula. De Lubumbashi où il se trouvait, Gabriel Kyungu wa Kumwanza, lui aussi signataire de la fameuse lettre des 13 parlementaires, alla se constituer prisonnier chez le gouverneur de province, Tony Mandungu Bula Nyati. C’est plus que du courage : une incroyable témérité, car ils savent tous qu’ils risquent la peine de mort pour haute trahison !.

D’abord étonné et après un coup de fil au président Mobutu, Mandungu organisa le transfert d’Antoine Gabriel Kyungu wa Kumwanza à Kinshasa, où il fut accueilli à l’aéroport par Frédérick Kibassa Maliba, commissaire politique et membre du Comité central du MPR. Delà, il se rendit à la cité de l’OUA rejoindre ses collègues désormais au complet. Immédiatement, le Conseil législatif (Assemblée nationale) leva les immunités parlementaires des 13 députés rebelles, et le président Mobutu autorisa leur poursuite judiciaire. L’instruction pré-juridictionnelle commença.

Abandon des poursuites

Elle fut conduite de main de fer par le Procureur général Angelete et l’avocat général Kuku Kiese. Président du Conseil judiciaire, Léon Kengo wa Dondo envoyait souvent des questionnaires aux magistrats instructeurs, alors que le Conseiller spécial du président de la République en matière de sécurité, Monsieur Seti Yale, venait régulièrement pour poser lui-même des questions aux députés, et en particulier à Etienne Tshisekedi. L’instruction pré-juridictionnelle terminée, «les 13» furent invités à signer leurs significations à comparaître en date du 21 janvier 1981 à la Cour suprême de justice.

Or, nous sommes à la veille de l’entrée en fonction du nouveau président des Etats Unis, le républicain Ronald Reagan, qui sera intronisé le 20 janvier. Des pressions sont donc exercées sur Mobutu, qui n’avait pas de bonnes relations avec le président démocrate sortant Jimmy Carter, pour qu’il épargne la vie des 13 députés frondeurs afin d’espérer améliorer ses relations avec l’administration américaine.

Comment faire alors ?

En effet, pour la Cour suprême de justice, étant donné que les 13 étaient déjà signifiés, la Cour était saisie et seule l’amnistie des actes poursuivis pouvait la dessaisir. Etant donné que le jour de comparution était déjà fixé, il fut donc demandé aux 13 de comparaître volontairement avant cette date afin que le ministère public informe la Cour de la décision d’abandon des poursuites, ce qui fut fait.

Tout un programme

Ainsi contraint de ne pas mettre les 13 en accusation au pénal, le président Mobutu décida de les faire poursuivre sur le plan de la discipline au sein du parti. C’est ainsi que la décision n°1 du Comité central fut de révoquer les 13 députés de leurs mandats électifs et de les déchoir de leurs droits politiques pendant 5 ans. La décision n°2 imposa les mêmes sanctions au Commissaire politique Kibassa Maliba. En plus, Mobutu décida du bannissement des «13» chacun dans sa province d’origine d’où nul ne devait sortir.

A l’arrivée de Kibassa, Kyungu, Lumbu et Lusanga à Lubumbashi, ils sont conduits directement devant le gouverneur Mandungu qui enjoignit à Kyungu, de quitter immédiatement la maison de la Société nationale des chemins de fer du Zaïre (SNCZ) qu’il occupait en sa qualité de cadre de cette entreprise. 

Mais une année plus tard, au retour d’un voyage aux USA, et suite, encore une fois aux pressions américaines, Mobutu décida la fin du bannissement des 13, qui se donnèrent rendez-vous à Kinshasa. Sur place, ils créent, le 15 février 1982, un parti dont le nom à lui tout seul constitue tout un programme : Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS). Frédéric Kibassa est porté à la présidence du nouveau parti. Dans un régime de dictature sanguinaire qui ne recule devant rien, les fondateurs de l’UDPS ont fait le pari d’exposer gravement leurs vies et celles de leurs proches ! Mais ils acceptent ce risque, dans l’espoir que leurs sacrifices constitueront un jour le ferment qui fera naître, sur les cendres de la dictature de Mobutu, une République réellement démocratique et tournée vers le bonheur de ses citoyens.

Première tournée de l’UDPS

Immédiatement, les Katangais du groupe décident de descendre sur le terrain pour vulgariser et implanter ce qui est alors souvent appelé le «deuxième parti». C’est la première tournée de la toute jeune UDPS. Kyungu, qui avait précédé à Lubumbashi, accueille ainsi le président Kibassa, flanqué de Protais Lumbu et François Lusanga.  Direction : la résidence de Kyungu, sur l’avenue Kasaï, dans la commune de Lubumbashi. C’est là qu’a donc lieu la première réunion des cadres de l’UDPS avec le peuple. Grand tribun, Kyungu déchire publiquement une copie du «Manifeste de la Nsele», la Bible du mobutisme, pour marquer la rupture définitive d’avec le MPR. De là, le groupe se rend dans la commune de Kamalondo où il tient meeting au bar «Las Vegas». 

S’ensuivent plusieurs autres meetings, jusqu’à Likasi à l’hôtel Dodo de François Lusanga, ainsi qu’à Kipushi. Mais le plus grand et le plus réussi est celui de la Ruashi du 7 mars 1982, devant des milliers de personnes, dont de nombreux étudiants. Il devait être suivi par un autre à la Katuba/Kananga. Mais sur le chemin, le cortège de l’UDPS fut pris en tenaille à la hauteur du camp SNCZ/Saint Guillaume. Pour terroriser les dirigeants de l’UDPS, un militaire fit une rafale en l’air. Kyungu sortit alors de son véhicule, et s’adressa à lui : «Mais pourquoi gaspiller les balles en tirant en l’air, au lieu de tirer carrément sur moi ?» Les soldats furent par tant de cran !

Kibassa, Kyungu, Lumbu et Lusanga furent arrêtés et amenés à la région militaire. Lusanga y fut sauvagement torturé, mais ils furent relâchés le lendemain. Ils continuèrent leur tournée, avant d’être arrêtés encore une fois. Cette fois, ils furent transférés à Kinshasa et placés au cachot très insalubre de l’AND, sur l’avenue des 3Z à la Gombe, d’où ils seront rejoints par un certain Faustin Birindwa, arrêté chez son ami Etienne Tshisekedi. Par la suite, ils seront emprisonnés à la prison centrale de Makala où les rejoindront, d’abord, tous leurs collègues qui étaient restés à Kinshasa, et, ensuite, toutes les personnes ayant eu le moindre contact avec eux lors de leur séjour au Katanga, amenées en avion affrété par le gouvernement …

En épilogue

Antoine Gabriel Kyungu wa Kumwanza a été, avec ses collègues membres du groupe des 13 parlementaires, l’un des héros de la grande épopée du combat démocratique dans notre pays, et mérite de ce fait, le respect de tous. Cependant, au lendemain du lancement du processus de démocratisation en 1990, ayant quitté l’UDPS pour co-fonder d’abord la FENADEC puis l’UFERI, il a été le chantre d’un discours sulfureux de haine ethnique contre les ressortissants du Kasaï installés au Katanga, qu’il qualifia de «Bilulu», insectes en Swahili.

Ce discours aboutit, entre 1993 et 1995, à une sanglante épuration ethnique qui fit, selon plusieurs sources, plus de 200.000 morts et plus d’un million et demi de personnes refoulées vers les deux anciennes provinces du Kasaï occidental et Kasaï oriental. Cet épisode fut la tache noire de sa longue carrière politique.

Belhar Mbuyi, journaliste indépendant