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Dr Anicet Kashamura Chambu : l’homme et son œuvre/(Par Jean-Marie K. Mutamba Makombo, Professeur émérite à l’Université de Kinshasa)

Dr Anicet Kashamura Chambu : l’homme et son œuvre/(Par Jean-Marie K. Mutamba Makombo, Professeur émérite à l’Université de Kinshasa)

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En lingala facile, « Petit ya mu confia » est un jeune, un cadet très proche de votre entourage, en qui vous avez une grande confiance, et qui est toujours prêt à vous rendre service, des menus services aux services confidentiels. L’ambassadeur Albert Kisonga Mazakala (1943- 2016) a été le « petit ya mu confia » de Dr Anicet Kashamura Chambu (1928-2004) à Bukavu.

Le jeune Albert était Mukongo et vivait à Bukavu où son papa était agent de l’Etat colonial. Il fréquentait assidûment la bibliothèque de son aîné, Muhavu natif d’Idjwi. Quand Kashamura est revenu de la Table Ronde politique de Bruxelles en février 1960, et qu’il a lancé à Bukavu un hebdomadaire dont il était directeur-éditeur et responsable, il en a laissé la gestion à Kisonga et consorts, car pendant la Transition, il y avait une incompatibilité avec son statut de représentant de la province du Kivu au sein du Collège exécutif général institué auprès du Gouverneur général.

Par la suite, les deux compères ont pris des chemins divergents. Albert Kisonga a opté pour la lutte armée. Et Anicet Kashamura déclare dans ses mémoires qu’il « ne pouvait pas s’embarquer à bord d’un bateau de sang ». A la mort de l’homme d’Idjwi, l’ambassadeur lui a taillé une épitaphe : « Voilà quelqu’un qui a aimé la vie, aimé les femmes et les plaisirs, mais qui a vécu dans une société qui pouvait difficilement le comprendre ». Que penser de cette inscription funéraire ? Certes, Kashamura écrit que sa mère trouvait en lui « un futur bel homme qui toute sa vie aura de grands succès auprès de belles femmes » et qu’elle ne s’était pas trompée.

Alors qu’il séjournait en Chine Populaire chez Mao Tsé Toung, il étouffait parce que « pendant trois semaines, aucun sourire autour de vous, pas de gonzesses ni de rumba, ni Indépendance chacha ». Certes à 20 ans, il fut initié au culte de Lyangombe, ce dieu de l’amour des peuples interlacustres, et dans sa jeunesse, il a participé à trois reprises à la fête des prémices. Mais on ne peut pas réduire sa dimension à cette épitaphe. Dr Anicet Kashamura Chambu fut un homme politique cofondateur du parti CEREA en 1958, député national, ministre et président de la Commission Constitutionnelle en 1997, doublé d’un homme de culture.

Depuis le temps colonial, il a toujours eu le souci de lire, d’étudier, de se perfectionner. A Bukavu, il suivait des cours du soir, il suivait les nouvelles à la radio tous les matins et tous les soirs. La moitié de son salaire allait à l’achat des livres et des journaux. Pendant son exil en France, il s’est fait répétiteur des cours de swahili à l’Institut des Langues Orientales, collaborateur extérieur du Centre National de Recherche Scientifique (C.N.R.S.) et consultant de l’UNESCO. Il a suivi les conseils de François Mitterrand avant qu’il n’accède à la présidence. Mitterrand lui avait conseillé de se remettre aux études pour approfondir sa culture. Anicet Kashamura se préoccupait de l’érudition.

Ce souci l’a amené jusqu’à publier un ouvrage dans la Bibliothèque Scientifique de Payot à Paris et d’entamer un doctorat de troisième cycle en sociologie. De son vivant, Kashamura a publié cinq ouvrages : Le Labyrinthe congolais (1964), De Lumumba aux Colonels (1966), Le Swahili, la décolonisation mentale au Congo (1971), Essai sur la vie quotidienne dans une société aliénée (1972), Famille, Sexualité, et Culture. Essai sur les mœurs sexuelles et les cultures des peuples des Grands Lacs africains (1973), et 2 sa thèse de doctorat de 3ème cycle sur les interventions étrangères et la crise du Congo de juillet à décembre 1960 à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris (1978). Sept ans après sa mort, le Centre d’Etudes Linguistiques et Historiques par Tradition Orale a publié en 2011 à Niamey au Niger un livre posthume Mœurs et Civilisations des Peuples des Grands Lacs Africains.

Anicet Kashamura a eu le souci de transmettre ses connaissances, de passer le flambeau avant de tirer sa révérence. Ses familiers l’ont vu griffonner, dactylographier des pages et des pages. Il se répétait quelquefois. Mais il s’arrêtait aussi quelques fois de lui-même et se demandait : « A quoi bon ? Est-ce que ça va servir ? ».

Au soir de sa vie, l’homme d’Idjwi fait œuvre de mémorialiste, c’est-à-dire, un auteur qui relate les événements auxquels il a participé, ou dont il a été témoin. Il s’est appliqué à se remémorer les étapes de son parcours dans cet ouvrage posthume intitulé Les routes de ma vie.

Souvenirs et réflexions. Il détaille ses origines, ses ascendants, sa naissance à Idjwi, son enfance, sa formation, les événements qui l’ont marqué, l’éveil politique au Congo, la genèse de l’indépendance, l’accession à l’indépendance, la crise congolaise, ses rencontres et son action politique.

Au soir de sa vie, Anicet Kashamura Chambu égrène et consigne ses réflexions sur la marche du monde, ses ambitions et ses espoirs déçus. Sans doute veut-il aussi régler ses comptes pour être quitte, rétablir sa vérité sur cette expérience de soixante-sept jours qui ont ébranlé le Congo. Il veut laisser des leçons à la jeunesse pour l’avenir.

Des témoignages sur les faits et les événements auxquels il a participé, sur les personnages qu’il a fréquentés ou rencontrés, sur les interventions étrangères, qui sont le thème de sa thèse, il y en a des tas. Tenez : par exemple la création de son parti, le Centre de Regroupement Africain (CEREA), l’entrée en scène de Patrice Lumumba à la Conférence des Peuples Africains à Accra, le Congrès des partis unitaristes à Stanleyville, la stratégie du Front Commun à la Table Ronde politique, la tenue de la Table Ronde économique, le Cartel des partis du Bloc nationaliste à la veille de l’indépendance, l’élaboration du discours du 30 juin, le testament de Patrice Lumumba dans sa dernière conférence de presse, etc. Au fil des pages, défilent des croquis de personnages : Cyrille Adoula, Joseph Kasa-Vubu, Pierre Mulele, Mao Tsé-Toung, Justin Marie Bomboko, Weregemere, Joseph Albert Malula, Mgr Kimbondo, Joseph Désiré Mobutu, Maurice Mpolo, Patrice Lumumba, Moise Tshombe, Antoine Gizenga, etc. Dans ses mémoires, trois leitmotive reviennent : – Je ne suis pas communiste. Nous n’étions pas des communistes, et ne savions même pas ce que c’était. Nous étions des nationalistes, des patriotes purs et durs. – On ne nous a pas laissé le temps de gouverner. Car le jeudi 30 juin, c’était la proclamation de l’indépendance, suivie de la semaine anglaise.

Le 5 juillet a éclaté la mutinerie de l’armée qui s’est étendue dans tout le pays, mutinerie provoquée par la provocation du général Janssens : « Avant l’indépendance = Après l’indépendance. Les politiciens vous ont menti ». L’administration tenue par les Belges est tombée dans la déliquescence. Le 11 juillet, la province minière du Katanga a proclamé sa sécession, et le 8 août, c’était le tour de la province minière du Sud-Kasaï pour faire sécession. Le 5 septembre, notre gouvernement fut destitué. – Je ne suis pas pour la lutte armée. Je suis résolument un non violent. Après notre séjour en Chine populaire avec Pierre Mulele, alors que lui est allé lancer la lutte pour « la deuxième indépendance », moi je suis allé en exil en Italie, puis en France. Par ailleurs, j’ai dit ouvertement à Che Guevara que j’ai rencontré à Paris qu’il perdait son temps en allant rejoindre le maquis de Laurent-Désiré Kabila à Hewa Bora. Tel était l’homme et son propos. La production du mémorialiste doit passer par le tamis de la critique historique. Le mémorialiste apporte des matériaux bruts à l’historien.

Pour terminer nous tenons à mettre en exergue un passage lapidaire tiré du manuscrit de Dr Anicet Kashamura Chambu : « Un peuple doit comprendre que son avenir ne dépend ni du soutien, ni de l’aide étrangère, mais qu’il doit son destin uniquement à sa propre force, sa propre intelligence, son propre travail, à son courage et à sa lutte permanente ».