(Par le Prof. Patience Kabamba)
Du 20 Novembre au 20 Décembre 2023, la RDC est agitée par les propagandes en vue des élections présidentielles, parlementaires et communales. Le but, est de choisir les animateurs politiques du Congo pour les cinq années qui viennent. Les nouveaux élus du 20 Décembre 2023 vont sans doute perpétrer le même ordre étatique existant. Très peu de gens réfléchiront aux conditions structurales qui définissent nos états et qui rendent le changement que nous attendons quasi impossible.
Il me semble que nous devons d’abord remettre en question l’ordre étatique existant en RDC. Il est construit sur une narrative capitaliste du réel. L’hégémonie, disait Gramsci, est le fait d’imposer sa vision du réel sur ceux que l’on domine. Le capitalisme est dans ce sens hégémonique. Il nous a imposé une manière de vivre qui nous dépossède de notre vie, qui nous réduit aux forces de travail vendables sur un marché auprès des propriétaires. Et cela aussi est le résultat comme en Occident du fétichisme de la marchandise. Le pouvoir et l’argent induisent un cléricalisme de domination sur ces sujets, surtout les plus naïfs. Toute la vie humaine est devenue une errance angoissée sur le marché narcissique des rencontres lucratives et factices, fussent-elles avec les mineures. Partout règne la liberté despotique de l’argent, au Congo comme ailleurs.
Asservi par la dictature du paraitre et de l’avoir, l’humain ne cesse de consommer sa propre soumission.
Que faire contre cette fausse conscience, cléricale ou non ? Il nous faut abandonner la passivité moderne pour retrouver les véritables chemins du sens critique et poser la question radicale de l’authenticité de notre être-au-monde et de notre être tout court. Après avoir fait ce travail de diagnostic, le MDW se propose d’émettre une proposition de sortie de crise qui, au-delà des élections, définira les conditions de possibilités d’un droit à une vie décente pour tous à la manière du droit de vote.
La nouvelle proposition nous rendra plus responsables économiquement, reconnaitra nos activités comme de valeurs, et surtout nous identifiera comme des créateurs des valeurs. Il y aura une certaine coresponsabilité économique des uns envers les autres.
Elle nous reconnaît notre droit économique, droit à la vie décente comme un droit politique à la manière du droit de vote.
Nous ne sommes pas obligés d’organiser notre vie comme nous le faisons. Nous ne sommes pas obligés d’organiser notre économie comme nous le faisons. Le récit du réel que nous avons intériorisé est un récit capitaliste du réel qui nous rend dépendants de ceux qui nous exploitent et rendent notre vie misérable.
Le salaire détaché du travail
Je voudrais commencer par dire combien j’étais surpris par la lecture du Code de Travail Congolais. Ce texte de 2002 reprend dans ces grandes lignes le Code de Travail belge. Cela n’est pas le plus important. La découverte la plus importante que je tire de la lecture de notre Code de Travail, est que tout le texte est basé sur la définition capitaliste de travail qui identifie le travail à l’emploi dont la matrice institutionnelle est capitaliste. L’article premier de notre Code de Travail dit ceci :
« Le présent Code est applicable à tous les travailleurs et à tous les employeurs, y compris ceux des entreprises publiques exerçant leur activité professionnelle sur l’étendue de la République Démocratique du Congo, quels que soient la race, le sexe, l’état civil, la religion, l’opinion politique, l’ascendance nationale, l’origine sociale et la nationalité des parties, la nature des prestations, le montant de la rémunération ou le lieu de conclusion du contrat, dès lors que ce dernier s’exécute en République Démocratique du Congo. Il s’applique également aux travailleurs des services publics de l’Etat engagés par contrat de travail ».
Ce Code de travail, comme on peut le voir, est basé sur la définition capitaliste du travail. Pour le capitalisme, ne travaille que celui qui est sous un contrat avec un employeur et qui reçoit non pas un salaire, mais une rémunération liée à sa force de production. Donc, ne travaille que celui qui produit de la valeur économique pour un employeur qui lui vole une bonne partie de ce qu’il produit. Une rémunération est donnée en échange du travail accompli, une rémunération qui vous permet juste de revenir travailler le lendemain. Voilà une définition capitaliste que notre code de travail assume sans broncher comme une religion.
Le canon religieux de cette définition est que « ne travaille que celui qui produit de la valeur ajoutée sous un contrat avec un employeur qui lui pique une bonne partie de sa production, et lui paye juste assez pour répondre à ses besoins et revenir le lendemain au travail. » De plus c’est l’employeur qui décide qui travaille et qui ne travaille pas. En fait c’est le pouvoir Congolais qui se laisse imposer cette définition par le capitaliste employeur.
Imagine que je suis agent de sécurité. Lorsque je suis à la maison, je surveille ma maison pendant la journée, je ne travaille pas. Si je fais la même chose, je surveille la maison d’un ambassadeur sous le contrat d’une agence de gardiennage, je travaille.
La même activité – surveiller une concession – peut, d’une part, ne pas être un travail lorsqu’elle produit ce que Marx appelle la valeur d’usage, ce qui est utile à la société. Et d’autre part, la même activité peut être du travail lorsqu’elle génère de la plus-value pour un employeur.
Pour le capitalisme, il n’y a du travail que lorsqu’il y a production d’une valeur ajoutée pour un employeur. C’est cette définition que notre code de travail congolais a adoptée. Mais, qu’en est–il du travail non marchand ?
Qu’est-il alors du travail qui produit du non-marchand ? le travail qui produit la santé, l’éducation où il n’y a pas de plus-value économique ? Pour le capitaliste, cela n’est pas du travail, c’est de la dépense payée par le prélèvement sur la valeur ajoutée produite par le travail capitaliste. Ce qui est complètement faux car c’est le capitaliste qui veut nous faire croire qu’il n’y a de la valeur que marchande. Il existe bel et bien des valeur économique non-marchand. Sans les mamans qui travaillent tout le temps à la maison, on ne serait même pas en bonne santé pour produire les valeurs marchandes.
Deux conclusions sur ce qui est dit plus haut :
1. C’est la politique qui décide de ce qui est travail et de ce qui ne l’est pas. L’Etat Congolais doit questionner la définition capitaliste du travail qu’il a épousée. L’Etat Congolais doit se détacher de la définition capitaliste du travail pour y inclure la production du non-marchand comme travail. Pour cela il nous faut détacher le salaire de l’emploi. Les Congolais produiraient mieux si le salaire était indépendant de l’emploi.
Ils cesseront d’être des quémandeurs d’emploi sur le marché de travail. Le salaire doit devenir un droit politique comme le droit de vote.
Chaque Congolais doit être payé quel que soit ce qu’il fait et cela de 18 ans jusqu’ à sa mort. Le travail va ainsi quitter la sphère capitaliste et redeviendra un droit citoyen. L’employeur ne va pas payer les travailleurs, mais il va cotiser à la caisse qui contient aussi tous les revenus de l’extraction minière et forestière. C’est le trésor public qui sera devenu la caisse de cotisation qui va payer les salaires à tous ceux qui auront 18 ans et plus.
A 18 ans comme premier niveau de qualification chacun pourrait gagner 1500$. On aura 4 niveau de qualification dont le dernier niveau sera constitué des ceux qui gagneront au maximum $6000 le mois. Les salaires ne dépasseront pas les $6000. Les niveaux de qualification dépendront des épreuves de qualification que nous organiserons. La qualification n’a rien à avoir avec le diplôme. Un diplôme est une attestation que l’on est capable de faire un travail concret : comme faire une opération chirurgicale, enseigner la philosophie, etc. Ce sont là des travaux concrets, mais la qualification vous reconnaît comme producteur des valeurs reconnues par la société. Un D6 peut atteindre le dernier niveau de qualification et gagner 6000$ mensuellement à vie alors qu’un docteur pourrait être au deuxième niveau de qualification, avec $2500 mensuel et un D4 au troisième de niveau de qualification avec $3500. Il ne s’agit donc pas de certification due au diplôme, mais de la qualification qui vous reconnaît dans la société comme producteur des valeurs.
2. Comment arriver à détacher le salaire de l’emploi au Congo et payer tous les Congolais à vie à partir de 18 ans suivant 4 niveaux de qualification comme détaillée plus haut ? Il nous faut socialiser notre PIB (Produit Intérieur Brut). Nous allons transformer le trésor public en une caisse de cotisation qui payera tout le monde. Les employeurs ne payeront pas leurs travailleurs mais enverrons les salaires dans la caisse de cotisation qui est le trésor public.
Il y a une bataille des idées que nous avons abandonnée à l’Occident. L’Université est réduite au psittacisme des idées occidentales. Il est temps de nous réveiller et de revoir les structures sur lesquelles nos économies et nos politiques reposent. Ce ne sont pas des élections qui changeront cela, mais plutôt une bataille acharnée contre les idées capitalistes. Demain, ça ne sera peut-être pas la priorité, mais aujourd’hui, oui.