Accueil » La dissolution du concept d’« homme » : fondement essentiel de l’anthropologie marxienne

La dissolution du concept d’« homme » : fondement essentiel de l’anthropologie marxienne

Par La Prospérité
0 commentaire

(Par Patience Kabamba)

Une assertion fréquemment formulée, tant oralement que par écrit, par des intellectuels congolais, parfois même des universitaires reconnus, postule que l’amélioration de la situation au Congo requiert une transformation de « l’homme congolais », essentialisant ainsi le problème du Congo à la nature de l’individu congolais. Récemment, la lecture d’un texte d’un collègue, dont la conclusion était que « le déficit anthropologique au Congo est holistique, profond et contagieux », abonde dans le même sens.

Malgré une clarté apparente, l’existence d’un « homme congolais » est, en réalité, sujette à caution. L’expression « l’homme congolais » constitue une évidence trompeuse, suggérant que l’homme serait le concept fondamental légitime pour toute réflexion relative à une région quelconque du champ anthropologique, tout en conservant son appartenance au langage ordinaire où elle renvoie immédiatement à l’individu concret. Lorsque des collègues évoquent « l’homme congolais », font-ils référence à l’ancien ministre des Finances, l’honorable Nicolas Kazadi ; à Monsieur Mutombo, enseignant en quatrième primaire à Kasumbalesa ; à l’infirmière Mwambui de l’hôpital de référence de Kolwezi ; au pousse-pousseur Kasongo de la commune de Bandal à Kinshasa ; ou encore au professeur d’anthropologie Kabamba ? L’intégralité de son contenu s’est exprimée à travers la formule générique « homme congolais ».

L’existence d’un tel individu, à savoir un homme congolais universel et indifférencié, n’a jamais été constatée et demeure improbable. L’être humain se définit invariablement en fonction d’une époque historique spécifique, d’une formation sociale donnée, et, au sein de cette formation sociale, par une appartenance sociale déterminée, autant de déterminations susceptibles de fluctuer considérablement d’une époque, d’une société ou d’une classe à une autre. C’est cette indéniable réalité concrète qu’occulte le recours à une fiction abstraite, laquelle est véhiculée par l’expression « l’homme congolais », présentée comme une entité géographique isolée du reste du monde.

L’abandon des abstractions anthropocentriques constitue l’acte inaugural de la révolution marxiste.

Marx enseigne que l’être humain constitue le monde de l’être humain, à savoir l’État et la société, et que l’être humain, en réalité, se définit par ses rapports sociaux. L’emploi de l’expression « l’homme congolais » induit implicitement, voire inconsciemment, la postulation d’une entité humaine appréhendée de manière abstraite, en dehors du contexte historico-social et conséquemment affranchie des déterminations qui en découlent inéluctablement.

Toute philosophie repose sur des réalités non philosophiques qui constituent son présupposé irrécusable, à savoir l’homme en tant qu’homme sensible, concret, non métamorphosé au préalable en abstraction et issu, entre autres, de la philosophie. Il conviendrait de substituer à la notion d’« homme » celle d’« homme historique réel », le Congolais étant le produit de son développement économique et social, ainsi que de la redistribution des ressources nationales. La contribution novatrice de Marx à l’anthropologie a consisté à mettre en évidence une catégorie de faits jusqu’alors négligée, à savoir ceux qui se rapportent à la production du genre humain lui-même, entendu comme la transformation historique de l’espèce humaine.

La reproduction de la société congolaise s’effectue par le biais de la production et de la redistribution des ressources. L’allocation par l’État d’une rémunération mensuelle de 21 000 $ à un député national, comparativement à un salaire mensuel de 120 $ versé à un enseignant, engendre la production de deux types de Congolais distincts. Il est à noter que les enfants issus de milieux favorisés bénéficient de conditions de voyage supérieures, telles que le recours à la première classe, afin de poursuivre des études supérieures au Canada, aux États-Unis ou en Europe, tandis que ceux issus de milieux défavorisés sont scolarisés en République démocratique du Congo dans des classes surpeuplées, encadrés par un enseignant dont les revenus sont insuffisants pour subvenir aux besoins de sa propre famille. L’existence d’un homme congolais abstrait est contestée, seuls les Congolais issus de rapports de production spécifiques sont considérés comme réels. L’expression « l’homme congolais » constitue une abstraction qui suggère que les Congolais ne seraient jamais des hommes réels, compte tenu des conditions de vie qui les ont façonnés concrètement.

L’abstraction conduit à l’idéalisme, tandis que le matérialiste communiste perçoit simultanément la nécessité et la condition préalable d’une transformation radicale. Il s’ensuit une dilution de toute passion révolutionnaire dans un sentiment généralisé d’amour envers l’humanité. Toute tentative d’énoncé à vocation définitionnelle, telle que « homme congolais », révèle chez son auteur une lacune critique inconsciente, assimilable à un humanisme théorique d’Althusser et à un déficit matérialiste que le néolibéralisme exploite à dessein. En effet, le néolibéralisme économique, caractérisé par la prééminence du profit ou du marché dans les affaires humaines, constitue une illustration de cet humanisme théorique. Il s’agit d’un produit typique d’une époque sociale spécifique : les politiciens qui s’approprient les biens communs, devenus des calculateurs rationnels en quête de maximisation de leurs gains, se voient métamorphosés en « hommes du peuple », en homo oeconomicus libre, isolé et immuable. Le libéralisme se présente donc comme un corollaire direct de l’illusion « hoministe ». Une illusion, dont l’indigence au niveau de la pensée n’empêche pas de causer des dommages considérables dans les faits, se manifeste de manière éloquente à travers les politiques néolibérales, c’est-à-dire capitalistes exacerbées, dans tous les domaines, politiques dont les justifications discursives font constamment référence à « l’homme » et à tous les préjugés que ce terme véhicule. Dans les contextes où le néolibéralisme prévaut, un contrôle rigoureux est appliqué aux chômeurs, motivé par la perception erronée d’une propension à l’oisiveté chez les individus d’origine congolaise. Il est procédé à l’affectation des jeunes à Kaniama Kasese. L’universalisation de la concurrence se justifie par une conception de « l’homme » comme guerrier, tandis que l’accentuation des inégalités est attribuée à une inégalité congénitale, et le taux d’incarcération élevé est imputé à la liberté individuelle. Par conséquent, l’entière responsabilité de ses choix incombe à l’individu, et le recours à la guerre est motivé par une volonté d’accroître le taux de profit. Des actes criminels sont perpétrés au nom de l’« homme ».

La révolution épistémologique initiée par Marx en anthropologie invite à abandonner la conception d’un « Homme » abstrait. Il s’agit d’une voie d’affranchissement. « L’homme congolais » conçu en tant qu’abstraction ne constitue pas la difficulté. La difficulté réside dans la mise en œuvre effective de la redistribution.

You may also like

Laissez un commentaire

Quotidien d'Actions pour la Démocratie et le Développement

Editeur - Directeur Général

 +243818135157

 +243999915179

ngoyimarcel@ymail.com

@2022 – All Right Reserved. La Prospérité | Site developpé par wetuKONNECT