(Par Jonas Tshiombela, Avocat du Peuple)
Le 16 février n’est pas une date ordinaire dans l’histoire politique et morale de la République Démocratique du Congo. Elle incarne le courage civique, la résistance non violente et la revendication d’un ordre politique fondé sur la vérité des urnes, la dignité humaine et la souveraineté populaire. La marche des chrétiens du 16 février 1992 pour l’ouverture effective de la Conférence nationale souveraine ne fut pas seulement une manifestation : elle fut un acte prophétique. Une interpellation directe du pouvoir par la conscience collective.
Trente-quatre ans plus tard, en ce 16 février 2026, une question dérangeante s’impose : qu’avons-nous fait de cet héritage ? Et surtout : avons-nous été justes envers ceux qui, dans un contexte différent mais avec le même esprit, ont tenté de raviver cette flamme citoyenne, notamment les acteurs du Comité Laïc de Coordination en 2017–2018 ?
1992 : quand la foi descend dans la rue pour défendre la souveraineté du peuple
La marche du 16 février 1992 s’inscrivait dans la dynamique de la Conférence nationale souveraine, cadre historique de refondation de l’État après des décennies d’autoritarisme. Face aux blocages, aux manœuvres dilatoires et au refus d’ouverture réelle, les chrétiens catholiques en tête, mais rejoints par d’autres avaient porté une revendication simple : respecter la parole donnée au peuple.
Cette marche fut réprimée. Mais elle a produit un choc moral durable. Elle a démontré que la société civile spirituelle et citoyenne pouvait devenir une force politique au sens noble : une force de rappel à l’ordre éthique.
La leçon majeure de 1992 est claire : lorsque les institutions trahissent leur mission, la conscience collective a le devoir de se lever pacifiquement, mais fermement.
2017–2018 : le retour de la mobilisation citoyenne, sans reconnaissance suffisante
Vingt-cinq ans plus tard, dans un contexte de crise électorale, de reports répétés des scrutins et de méfiance généralisée envers le processus politique, une nouvelle mobilisation est née. Cette fois encore, des laïcs chrétiens ont porté la contestation civique non violente, exigeant le respect de l’accord politique, du calendrier électoral et des libertés publiques.
Le Comité Laïc de Coordination a organisé plusieurs marches pacifiques. Elles ont également été réprimées. Arrestations, violences, interdictions le schéma était troublant de ressemblance avec les heures sombres du passé.
Et pourtant, contrairement à 1992, la mémoire collective reste hésitante. La reconnaissance nationale est faible. Le débat public est resté politisé, polarisé, parfois injuste. Comme si la société congolaise avait du mal à honorer ses lanceurs d’alerte civiques lorsqu’ils dérangent les équilibres du moment.
Une nation qui ne reconnaît pas ses sentinelles finit toujours par perdre ses repères.
La RDC aujourd’hui : institutions fragiles, confiance érodée, citoyenneté fatiguée
Le contexte actuel de la République démocratique du Congo reste marqué par :
– la méfiance envers les processus électoraux,
– la contestation récurrente des résultats,
– la politisation des institutions,
– la faiblesse de la redevabilité publique,
– l’insécurité persistante dans plusieurs régions,
– et la fatigue sociale face aux promesses non tenues.
Le risque le plus grave n’est pas seulement la crise politique, c’est l’usure morale. Quand le citoyen ne croit plus que sa voix compte, la démocratie devient une formalité vide.
C’est précisément dans ces moments que la mémoire du 16 février doit redevenir active non comme un rituel commémoratif, mais comme un programme d’action.
Leçon centrale : la démocratie ne progresse pas sans courage civique organisé
La grande leçon de 1992, confirmée en 2017–2018, est que la démocratie congolaise n’avance pas spontanément par la seule volonté des élites politiques. Elle progresse sous pression citoyenne structurée, éthique et persistante.
Trois vérités doivent être dites sans détour :
1. La neutralité civique n’est pas la passivité.
Être citoyen responsable, ce n’est pas se taire, c’est exiger des comptes sans devenir instrument d’un camp.
2. La foi et la société civile ont un rôle politique au sens noble.
Non pour gouverner, mais pour rappeler les principes : vérité, justice, dignité, respect de la parole donnée.
3. La reconnaissance des mobilisations citoyennes doit être institutionnelle.
Archives, journées de mémoire, protection juridique des manifestants pacifiques, mécanismes de dialogue sans cela, chaque génération recommence à zéro.
Interpellation : qui a peur de la mémoire civique ?
Pourquoi hésite-t-on à honorer officiellement toutes les mobilisations citoyennes non violentes anciennes et récentes ? Pourquoi la reconnaissance dépend-elle de l’alignement politique du moment? Pourquoi la constance éthique dérange-t-elle plus que l’opportunisme ?
Une démocratie adulte ne craint pas ses voix critiques. Elle les protège.
En résumé, reconnaître, protéger, transmettre
Reconnaître l’esprit du 16 février 1992 oblige à reconnaître aussi ceux qui ont tenté de le raviver en 2017–2018. La cohérence morale l’exige. L’honnêteté historique aussi.
La RDC n’a pas seulement besoin de réformes institutionnelles. Elle a besoin d’une culture de courage civique transmis, protégé et honoré. Sans mémoire active, la démocratie devient décor. Avec une mémoire vivante, elle redevient combat pacifique, mais irréversible.