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La RDC face aux défis de la croissance agricole et de la sécurité alimentaire

Par La Prospérité
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(Tribune d’experts du Centre de recherche CERPECS ASBL)

Ignace Twite, Secrétaire Général

Barthos Bikakala, Secrétaire Général Adjoint

Contexte international de crise alimentaire

La sécurité alimentaire est devenue une grande préoccupation mondiale depuis le déclenchement de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, deux pays producteurs d’engrais et de céréales notamment du blé.

Selon le Rapport 2022 de la Banque mondiale sur les crises alimentaires, environ 193 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire aiguë, et, dans 83 pays, un nombre important d’individus manquent de nourriture ou diminuent leur consommation, ce qui menace les progrès enregistrés au cours des décennies précédentes sur le front de la réduction de la pauvreté.

Le déficit alimentaire ne cesse de croître.  En 2025, la Banque Africaine de Développement estimait à 65 milliards USD la valeur des importations nettes de produits alimentaires pour l’Afrique subsaharienne.  Dans le même sens, les Nations Unies prévoient que l’Afrique ne couvrira que 13 % de ses besoins alimentaires en 2050.

Potentiel agricole de la RDC

La RD Congo dispose de 80 millions d’hectares de terres arables dont seulement 10% sont mises en valeur. Elle est le 2ème pays de la planète en termes de terres cultivables disponibles après le Brésil.

En outre, 70 % de la population active travaille dans le secteur agricole. Le Congo-belge comptait jadis 2.500.000 agriculteurs répartis dans une centaine de paysannats, permettant à la colonie de s’autosuffire sur le plan alimentaire et de réaliser une grande exportation des produits agricoles.

Cependant cette croissance agricole n’a pas fait le progrès social des agriculteurs à cause notamment de discriminations raciales, de la restriction des libertés et la violation des principes qui régissaient les sociétés coopératives agricoles.

Après l’indépendance, d’une part, l’exode rural a gangrené l’appareil agricole hérité de la colonisation, d’autre part,  la baisse constante des revenus des agriculteurs, la détérioration des termes de l’échange de produits d’exportation, la désorganisation du marché, la dégradation des voies de communication et les difficultés d’évacuation de la production, la protection des marchés des pays industrialisés, le développement des produits de synthèse ont dès lors engendré des distorsions socioéconomiques graves.  Pire, l’invasion des produits agricoles étrangers largement subventionnés et de dons de nourriture ont déprimé les prix internes et la production endogène.

Paradoxalement, l’extraversion de l’économie nationale fait que l’industrie et la grande distribution, tournées vers les métropoles étrangères, s’approvisionnent à l’extérieur et n’offrent aucune opportunité pour les producteurs nationaux, entraînant plus de 2 milliards de dollars d’importations alimentaires chaque année.

Contraintes structurelles

Les contre-performances agricoles ne proviennent pas de la rareté des terres ou de la surpopulation rurale, mais d’un blocage institutionnel profond, marqué par les contraintes ci-après :

  • absence d’une politique agricole cohérente faisant du l’agriculture un secteur moins rentable que l’industrie et le commerce ;
  • insuffisance de protection de propriétés foncières agricoles nécessitant une réforme agraire radicale ;
  • absence de normes et modèles-types d’exploitation agricole et el non recours au système coopératif alors qu’à travers le monde, l’agriculture est organisée autour des sociétés coopératives ;
  • isolement et dispersion des agriculteurs dans des exploitations minuscules ne permettant pas un accès efficace aux intrants, ni une mutualisation des efforts productifs, ni la collecte et la vente en groupe des productions individuelles à des prix assurant un revenu décent pour les agriculteurs ;
  • désorganisation du marché des produits vivriers, entraînant la rupture entre l’offre locale et la demande orientée vers les produits importés au détriment des efforts pour créer un marché national intégré des produits vivriers;
  • absence de dispositifs de stockage, de négoce et de standardisation empêchant la création des filières agricoles débouchant   sur les supermarchés, la grande distribution online et sur la transformation de l’excédent de la production par l’agro-industrie.

Toutes ces contraintes font que les agriculteurs soient étouffés par une multitude des commissionnaires, usuriers, transporteurs, entrepositaires, agents de barrière routières, agents tracassiers contrôlant les marchés urbains et autres racketteurs.  Ces acteurs indélicats s’imposent à la place des vrais agriculteurs comme les interlocuteurs de l’Etat dans l’implémentation des programmes agricoles lancés par le Gouvernement ou les partenaires extérieurs.  Si le contexte de production et les conditions du marché ne changent pas, les vrais agriculteurs ne pourront pas répondre aux impulsions induites par le programme agricole du Gouvernement.

Problématique de l’immobilisme des agriculteurs africains et leur réticence face aux politiques de modernisation et croissance agricoles

Depuis les indépendances des pays africains, les efforts en vue de booster le rendement  à l’hectare et la croissance de la production agricole stagnent du fait de la désorganisation institutionnelle, de l’absence de marchés structurés, de la sécurisation foncière et d’infrastructures post-récolte.  Contre toute vraisemblance, les agriculteurs africains produisent invariablement ce qui est rentable et commercialisable selon les conditions de leur environnement.

Le professeur américain Theodore W. Schultz, lauréat du prix Nobel d’économie en 1979, a soutenu dans ses travaux de recherche que les agriculteurs traditionnels, y compris en Afrique, sont des acteurs rationnels qui prennent des décisions économiques éclairées en fonction de leur environnement et de leurs ressources. (Transforming Traditional Agriculture » 1964).

Dans le même sens, Robert H. Bates, professeur américain en sciences politiques à Harvard University, a argumenté que les agriculteurs africains sont « rationnels » dans leurs choix de production et qu’ils produisent ce qu’ils peuvent vendre ou rentabiliser plutôt que ce qu’on suppose souvent qu’ils « devraient » produire, particulièrement lorsqu’ils sont confrontés à des marchés biaisés, à des politiques de prix, à des taxes, à des tracasseries de toutes sortes de la part des commissionnaires, transporteurs, agents de l’Etat, entrepositaires, usuriers, racketteurs etc.

Tant que les paysans se feront gruger par les intermédiaires publics et privés, ils n’auront jamais assez de revenus pour muter de l’agriculture de subsistance vers l’agriculture commerciale moderne.  C’est tout le système de sécurité alimentaire qui devra être mis en place en soutien de celui de la défense nationale, en regroupant les agriculteurs dans des entreprises coopératives viables, et par-dessus tout, en levant toutes les entraves à l’édification des filières agricoles intégrées dans une plateforme de ventes collectives croisant efficacement l’offre et la demande alimentaire.

A l’instar des politiques agricoles menées en Europe depuis 1848, les obstacles sociopolitiques, institutionnels, fiscaux, logistiques, commerciaux et financiers ont été levés grâce à l’instauration du système coopératif.  Il fallut regrouper les agriculteurs dans les sociétés coopératives afin qu’ils devinssent des vrais partenaires de l’Etat, des organismes de financement et de grands investisseurs en vue de l’exploitation des chaînes de valeurs dans les zones rurales.  A telle enseigne qu’aujourd’hui, il est tout à fait trivial d’affirmer qu’on ne peut progresser dans le secteur agricole sans la promotion des sociétés coopératives.

Il serait urgent d’opérationnaliser le Conseil Consultatif National réunissant principalement les délégués des fédérations et unions coopératives, en vue de la participation des paysans dans la conception, la vulgarisation et l’implémentation du plan de développement agricole et ce, sans discriminations raciale, ni ethnique, ni tribale, ni religieuse ou politique.  Faute d’associer les vrais agriculteurs, ceux qui exercent l’agriculture comme leurs activités primaires, la politique agricole risque de rester une asymptote.

Nécessité impérieuse de promouvoir le modèle coopératif

Le système coopératif est essentiel pour organiser les producteurs et les filières agricoles notamment en vue de mutualiser l’accès aux intrants, équipements, crédits et marchés ; de sécuriser les revenus et débouchés ; de transformer les paysans en entrepreneurs agricoles autonomes ; de renforcer les valeurs communautaires africaines : solidarité, entraide, self-help et démocratie.

En République Démocratique du Congo, la majorité de la population dépend encore de l’agriculture pour sa survie. Face aux défis tels que le faible accès au financement, l’insuffisance des équipements et la fragmentation des exploitations, le système coopératif apparaît comme un modèle stratégique. Il favorise l’entraide, la mutualisation des ressources et l’accès à de nouvelles opportunités économiques. En s’appuyant sur les coopératives, les producteurs peuvent non seulement améliorer leur productivité, mais aussi devenir de véritables entrepreneurs agricoles.

Le système coopératif constitue la solution la plus adaptée pour notamment structurer l’agriculture périurbaine et rurale ; mutualiser les efforts productifs ; professionnaliser les producteurs ; moderniser les techniques culturales ; améliorer le système de commercialisation ; en bannissant toutes les discriminations raciale, ethnique, tribale, religieuse ou politique.

Qui mieux est, les études menées par notre Centre de recherche CERPECS depuis une décennie, ont attesté que le système coopératif pouvait servir de modèle pour la réinsertion dans les chaînes de valeur de l’économie rurale des militaires démobilisés et des anciens combattants.

Ainsi regroupés dans les sociétés coopératives, les conscrits démobilisés et les anciens combattants pourront se professionnaliser et s’autonomiser dans l’exploitation des secteurs porteurs de l’économie rurale, au lieu de se livrer aux activités de survie dans le secteur informel. (www.cerpecs.com )

Gouvernance du secteur agricole : Modèle de l’Union Européenne

De nos jours, la défense nationale, la protection sociale et la sécurité alimentaire pour tous sont devenus les priorités de chaque Etat.  Ce dernier doit prioritairement nourrir la population et constituer des réserves stratégiques, en vue de prévenir les baisses conjoncturelles de la production agricole.     La paix et la prospérité des nations en dépendent, d’autant plus que l’alimentation catalyse les capacités d’un peuple d’apprendre, de maîtriser son environnement socio-économique, de développer l’industrie par le recours aux intrants agricoles locaux et par la transformation de la production agricole, d’améliorer l’exercice des activités régaliennes précitées (gendarmerie et justice) ainsi que les performances dans les activités socioculturelles et sportives.

Sans épouser intégralement la thèse des physiocrates, l’agriculture est le premier secteur économique qu’un Etat doit bâtir avant tout autre.  Les bénéfices pour les autres secteurs économiques sont tellement importants qu’Arthur Lewis affirme que le développement nécessite une mutation agricole préalable, c’est-à-dire une modernisation technique, financière et managériale du secteur agricole.

En Europe, la politique agricole commune (PAC) assure le pilotage de ce secteur sur base non pas de gros investissements agroindustriels, mais en se fondant sur les exploitations familiales commerciales renforcées par leur regroupement en sociétés coopératives.

Projet de Promotion des entreprises agricoles et d’une plateforme commerciale reliant tous les territoires de la RDC

Le projet consiste à recenser et organiser les producteurs en 3 unions coopératives (maraîchers, fermiers, pêcheurs) ; à créer les infrastructures de collecte et de vente en partenariat PPP ; à former les producteurs à la gestion coopérative et à l’entrepreneuriat ; à lancer la fédération coopérative et développer un marché intégré physique et digital.

  • Objectif général

Contribuer à la professionnalisation, l’autonomisation et l’accroissement de la production, ainsi qu’à l’augmentation du revenu des maraîchers, fermiers et pêcheurs des zones périurbaines et rurales, afin de renforcer la sécurité alimentaire des centres urbains sur toute l’étendue de la RDC.

  • Résultats attendus

IL s’agit de promouvoir les Coopératives agricoles fonctionnelles et rentables dans l’objectif de :

  • mutualisation de moyens de production pour une croissance du rendement à l’hectare ;
  • augmentation des revenus des producteurs ;
  • réduction des importations alimentaires ;
  • élimination des intermédiaires spéculateurs et organisation de vente directe aux consommateurs ;
  • intégration des produits locaux dans la grande distribution (marché physique et digital) ;
  • transformation des producteurs en entrepreneurs agricoles ;
  • constitution d’une base pour la réforme agraire et la sécurisation foncière.

Dans cet enfantement douloureux de la modernité économique, la RDC a besoin du réveil scientifique et technologique de son intelligentsia.  Comme il est écrit dans l’épître de Paul aux romains, c’est la révélation des fils de Dieu que la création attend avec un ardent désir. (Romains 8 : 18-24)

Fait à Kinshasa, le 31 janvier 2026

Pour le Comité de Direction du Centre de recherche CERPECS ASBL,

Ignace TWITE

Secrétaire Général

Barthos BIKAKALA

Secrétaire Général Adjoint

Dieu merci TSAKALA

Expert

John KATAKO

Expert

Lambrech TUMBA

Expert

Vanessa Wumba

Experte

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